cliquez ici pour un defilement automatique

Ce qui suit est tiré du livre de l'Abbé Emile Jacquemin(curé - archiprêtre de Moyeuvre - Grande).L'Abbaye de Notre-Dame de Justemont. Ce livre fût édité en 1950 et tiré à quelques centaines d'exemplaires. Quelques textes sont tirés du Manuscrit de Justemont (1)

 (1) Ce manuscrit, qui n’est plus propriété de la paroisse de Vitry sur Orne depuis 1950, est du plus haut intérêt pour l'histoire de l'abbaye. Il est à l'origine du présent travail et nous y avons fait de nombreux emprunts. Il a été écrit d'un trait, à la plume d'oie, par le R.P.François Robert, véritable calligraphe, durant son court séjour à Justemont (1767-1771).De format in folio (38/25), solidement relié, il comprenait au moins 1550 pages. Divisé en deux parties, il traite, dans la première de l'abbaye elle-même, des grands événements survenus sous le règne des différents abbés. La seconde partie relate surtout ce qui, du dehors, se rattache au couvent. A côté de notes personnelles de l'auteur, nous y trouvons la transcription souvent intégrale de rares documents tels que bulles pontificales, chartes, procès-verbaux de litiges, d'abornements, de pieds-terriers, ect ...depuis la fondation du monastère jusqu'à l'avant veille de sa disparition. On s'étonne qu'à la révolution, la volumineuse relique n'ait pas subi le sort des autres papiers de la maison. Vu son importance pour l'histoire de la contrée et profitant du désordre qui, apprend-on, régnait alors à la bibliothèque, des personnes intéressés parvinrent à le soustraire aux griffes des réquisiteurs et le précieux et curieux souvenir ne manqua pas de circuler de mains en mains. C'est d'ailleurs ce qui explique la disparition de centaines de pages dont les titres de chapitre, heureusement, nous sont révélés par l'index à peu près intact Ces pages arrachées, ces lacunes, pourrait-on les combler ? Oui, du moins en partie.

Je suis allé voir ce Manuscrit qui se trouve chez des moines Prémontrés et je vous en offre quelques extraits

 .

Introduction

 

Amis de notre histoire locale , sensibles aux sites merveilleux de notre campagne Lorraine ,

Connaissez - vous Justemont ?

.

 

        Justemont (Justi mons = mont du juste) est une colline dont les versants Sud et ouest se situent sur le ban de Beuvange , autrefois commune barroise , du bailliage de Briey , avec coutumes de Saint - Mihiel. Depuis le 18 novembre 1810 , elle est rattachée à celle de Vitry sur Orne , faisant aujourd'hui partie du canton de Moyeuvre - Grande.

emblême representant un calice avec des ailes

        Si vous êtes assez bon marcheur , prenez la route qui va de Vitry sur Orne à Beuvange , et , de là , par un sentier étroit et escarpé , grimpez le versant sud de la côte jusqu'à ce que vous aboutissiez à une plate forme où s'élevait , de 1124 jusqu'à la révolution , un important monastère de l'Ordre de Prémontré , l'Abbaye de Notre - Dame de Justemont.

De là - haut , vous jouirez d'un panorama unique. Les Prémontrés , vous le constaterez vite , avaient su bien choisir l'emplacement d'une de leurs premières fondations sur terre lorraine. Ils aimaient eux aussi les charmants paysages que , malheureusement , les gens et les temps modernes dégradèrent peu à peu , mais qui n'en continue pas moins d'offrir un charme particulier.

Dirigez vos pas , à droite , vers le vaste jardin en terrasse , soutenu de deux côtés par le haut mur , garni de lierres séculaires et d'où l'oeil plane au loin sur les riches vallées au fond desquelles serpentent l'Orne et la Moselle.

Quel tableau ravissant ! De tout côté la vue est splendide.

Voici , au pied de la colline , comme blotti contre la vielle côte tout émaillé de vignes et d'arbres fruitiers , le village de Beuvange qui , par les anciennes maisons qui lui restent , a su conserver son aspect moyenâgeux.

Plus loin , devant vous Vitry avec sa nouvelle église , jalouse gardienne de précieuses reliques provenant de l'abbaye , notamment sa virginale patronne (statue en bois du 14ème siècle) et son artistique maître d'autel ; à l'arrière - plan fument les immenses Acièries du nouveau Rombas , en pleine activité depuis 1900.

A votre droite , Clouange , si légitimement fier de sa jolie grotte de N.-D. de Lourdes ; plus loin , haut perché , le vieux Rombas que domine l'église nouvellement agrandie , avec , comme fond , la côte boisée de Drince et sa tour d'observation ; plus à droite encore , les gigantesques cheminées de Jamailles - Rosselange , auxquelles font suite les hauts fourneaux de Moyeuvre , toute cette active et populeuse vallée industrielle , abritée et enjolivée de chaque côté par d'épaisses forêts de hêtres  , au - dessous desquelles courent dans tout les sens les longues galeries des différentes mines de fer , vallée toute féerique la nuit , embrasée qu'elle est par les convertisseurs crachant le feu , de crassiers en fusion , de mille et mille lampes électriques.

à votre gauche , les clochers de Gandrange et Boussange perçant à travers le feuillage touffu de vergers ; Amnéville , la moderne ville d'acier , aux toits tapissés d'une légère couche de chaux blanche déversée par la proche cimenterie ; Mondelange , Hagondange , enveloppés , les jours pluvieux , de nuées de fumée ; plus loin enfin , très loin , par dessus Talange et Maizières , la ville martyre de 1944 , se dessine , par temps clair , la silhouette d'une imposante bâtisse : c'est la Cathédrale de Metz , le plus beau joyau du département de la Moselle , l'orgueil des Messins , une merveille de l'art chrétien.

Quittons le terre - plein avancé que forme le grand jardin et poursuivons , sous bois , notre montée vers Justemont jusqu'au plateau en friche que nous traverserons en direction de son versant oriental. Là encore , quel magnifique coup d'oeil !

C'est , tout près , Budange , d'où part un chemin de voiture qui conduit à Justemont ; puis ,  se confondant presque , Fameck , Edange et Ebange littéralement noyés dans une ceriseraie et une pommeraie , renommées au loin par leur aspect enchanteur au temps de la floraison des arbres.

Au - delà du Bois Saint - Hubert , c'est le clocher de Richemont où l'Orne , à travers les saules d'un vieux moulin , cherche à disparaître dans la Moselle.

Derrière la ferme et le moulin de Brouch , on aperçoit Uckange , industrialisée à son tour et animant avec les villages voisins. Bertrange , Guénange , Bousse et Illange , une spacieuse et fertile vallée qu'arrose la Moselle dans sa course vers Thionville.

A gauche , les côtes boisées de Blettange à Koenigsmacker et , au lointain , le fameux Hackenberg , qui , dit - on , était un poste fortifié romain et devint un des importants ouvrages de la Ligne Maginot.

Encore sous l'impression que nous ont laissé ces vastes et pittoresques horizons , retournons sur le lieu où  nous avons laissé ce qui reste du monastère norbertin disparu.

Voici , encore debout , l'abbatiale au millésime de 1748 , aujourd'hui maison d'habitation des propriétaires du domaine ; voici , dans sa construction primitive , un des deux pavillons arqués , ancienne porte d'entrée sud , à laquelle se cramponne un reste de contrefort de l'église complètement rasée ; voici enfin , çà et là , des souterrains voûtés obstrués , fragments d'ogives , des bases et des chapiteaux mutilés de piliers , uniques témoins , demeurés sur place , d'un lieu saint fécond en événements religieux et profanes.Passé glorieux que nous allons essayer de faire revivre sous les yeux du visiteur dans un aperçu historique qu'il pourra lire attablé ,  voire restauré , sous les grands arbres d'un parc sauvage.       

 .

                DEFINITION DE L'ORDRE DES PREMONTRES

 

                        L'origine

 

L'Odre de prémontré fut fondé vers 1120 par saint Norbert. Originaire des bords du Rhin fils du comte Herbert de Gennep. Norbert fut d'abord chanoine de la collégiale de Xanten (duché de Clèves) et comme tel chapelain à la cour de l'empereur Henri V. Converti à une vie d'austérité après avoir été miraculeusement protégé d'un coup de foudre, il vint à Reims,fonda non loin de là, au milieu de la forêt Saint-Gobain (diocèse de Laon, aujourd'hui diocèse de Soissons), une première abbaye qui tira son nom du vallon de Prémontré. Il mourut en odeur de sainteté comme archevêque de Magdebourg, le 6 juin 1134. Ses restes sont vénérés à Prague, dans l'abbaye de Strahow. Grégoire XIII autorisa le culte liturgique de Saint Norbert en 1582 et fixa sa fête au 6 juin. Elle fut étendue à l'Eglise universelle en 1621. Par indult Urbain VIII. Les Prémontrés la célèbrent le 11 juillet, pour éviter les complications auxquelles donnent lieu, le 6 juin, les octaves de la Pentecôte et du Saint Sacrement.

 

But et organisation de l'Ordre

 

                        1 - Le règlement intérieur

 

                Saint Norbert adopta pour ses religieux la règle de saint Augustin. Cette règle avait cette avantage qu'au lieu d'être simplement monastique, l'Institut des Prémontrés devint canonial comme celui qu'avait fondé l'évêque d'Hippone, c'est à dire que l'Ordre était à la fois contemplatif et actif, adonné non seulement à la perfection personnelle de ses membres par la vie religieuse en communauté, mais encore au ministère des âmes pour la vie pastoral.

 

                        2 - Le règlement extérieur

 

                L'Ordre de Prémontré jouissait d'une admirable organisation. A sa tête se trouvait le Général de l'Ordre, qui, jusqu'à la Révolution, était d'office l'abbé du couvent - mère de Prémontré. Il était secondé dans ses fonctions par des visiteurs - un par province ou circarie - qui avaient mission d'inspecter chaque année, au nom du général, les maisons placés sous leur juridiction. D'abord tous les ans, puis tous les trois ans se réunissaient le Chapitre Général de l'Ordre, formés par les différent abbés à la tête d'un monastère. Chaque couvent en particulier avait ses dignitaires : un abbé assisté d'un prieur et d'un sous - prieur

 

C. LISTE CHRONOLOGIQUE DES ABBES REGULIERS DE JUSTEMONT

 

1. Zacharie  (1136)

2. Lehere  (1136)

3. Etienne

4. Clément

5. Georges

6. Rainald de Labrie

7. Vivian 1er

8. Ludvicus

9. Godefroy

10. Henri

11. Gérard

12. Hugues 1er

13. Mathieu 1er

14. Simon de Aharis

15. Hugues II de Lubey (1334)

16. Simon de Briey

17. Adam

18. Willaume de Bruey (Briey)

19. Jean de Moyeuvre

20. Hugues III

21. Mathieu II Millard

22. Vivian II

23. Gérard d'Alnou

24. Thiriet de Semécourt

25. Gérard d'Alnou (1429)

26. Jacques d'Alnou 1er (1443)

27. Nicolas de Ham (1450)

28. Jean de Fontoy (1450-1457)

29. Jean Léocart (1457-1458)

30. Jean de la Serre (1458-1459)

31. Jean de Richemont (1460)

32. Jacques d'Alnou II (1460-1463)

33. Jean de Guénange (1463-1480)

34. Jacques de Rombas (1480-1489)

35. Jean de Hayange (1489-1521)

36. Jean de Hamécourt 1er (1521-1541)

37. Jean de Hamécourt II (1541-1571)

38. Louis Coquerel (1571-1590)

39. Nicolas Herman (1590-1609)

40. Claude Gilbin (1609-1636)

41. Claude Morizet (1637-1651)

42. Hilarion Rampant (1651-1656)

43. Servais Regnauld (1656-1695)

44. Jérôme Bertinet (1695-1721)

45. François Gaillard (1721-1727)

46. Pierre-Jacques Jussy (1727-1750)

 

HISTOIRE GENERALE DU COUVENT

 

Les premières années :

De Zacharie à Rainald de Labrie

 

 la fondation (1124)

 

Les documents concernant l'origine de l'Abbaye de JUSTEMONT ne sont pas sans soulever des difficultés. Alors que les uns placent à justemont le berceau des prémontrés en Moselle, d'autres font partir l'origine mosellane de l'Ordre de l'ancienne abbbaye de St Eloy ou Buris (aujourd'hui Thury), prés La Maxe. Dans l'impossibilité de résoudre la question, exposons  en toute objectivité la double version.

a) Voici le récit de la fondation contenu dans le manuscrit de Justemont : Ce monastère, bâti dans une situation très agréable sur le penchant d'une colline dont le sommet est couronné de bois, le versant recouvert de vignoble, à ses pieds une vallée très fertile arrosée par les eaux de l'orne, à 4 heures (lieues) de la ville de Metz qu'il regarde gracieusement au midi, à 2 heures de Thionville, doit son origine à la piété d'Euphémie de Watronville, sœur d'Ursion, évêque de Verdun, laquelle ayant ouï parlé de l'établissement que St Norbert avait formé depuis 4 ans à Prémontré , engagea son frère à  lui demander des religieux de son Ordre pour les mettre à Justemont. Norbert qui avait vu Ursion au concile de Reims (1119) se prêta de bonne grâce et envoya ses disciples sur la montagne de Justemont, si le site leur paraissait opportun. Là ils trouvèrent un saint vieillard, nommé Zacharie , qui y menait une vie retirée et solitaire.

Ce saint homme, édifié de la conduite de ces nouveaux venus, pria qu'on le revêtît de l'habit de l4 ordres de Prémontré, ce que les disciples de Saint Norbert lui accordèrent très volontiers, et le choisir pour leur abbé. Ayant déclaré à Euphémie qu'ils se plairaient sur cette montagne, elle donna à Zacharie et à ses religieux  toute la montagne de JUSTEMONT, en 1124. Intercalons ici le texte intégral de cet important premier acte de donation en faveur du couvent de JUSTEMONT :

" Ego Euphemia domina de Vaudronisvilla ex consilio et consensu fratis mei ursionis. Dei gracia ecclesiae Verdunensis episcopi, pro remedio animae meae et omnium haeredum meorum, viro religioso domino D. ZACHARIE, primo abbati justimontis, ipsum montem cum pertinentiis suis, ut in codem monte Ecclesiam ad honorem Dei et Eiusdem Genitricis Mariae contrueret, dedi. Item etiam eidem viro suisque successoribus in perpetuum villam meam de Beuvranges, quae in pede dicti montis sita et cum banno et pertinentiis, cum servis et ancillis in eadem villa submanentibus ad me de jure haereditaro pertinentibus dicto Abbati et tam praesentibus quam futuris fratibus ibidem Deo famulantibus in puram elleemosinam donavi et contuli perpetuo possidendam, et ut firmum et stabile permaneret, annulum sigilli mei appensione communiri decrevi anno ab Incarnatione dominica millesimo centesimo vigesimo quarto "

En note de cette plus ancienne copie que nous connaissions de la charte, on lit:

" copie faite le 8 avril 1657 par Victor Hugo, notaire juré au tabellionage de Briey, dans un gros livre in-folio en parchemin, écrit en lettres gothiques, livre fort ancien gardé aux archives de l'abbaye ". Nous en donnons la traduction :

" Moi, dame Euphémie de Watronville, sur le conseil et l'assentiment de mon frère Ursion, par la grâce de Dieu évêque de Verdun, j'ai donné pour le soulagement de mon âme et celles de mes héritiers, à l'homme pieux qu'est le sieur D. Zacharie, premier abbé de Justemont, la dite montagne et tout ce qui en dépend, à charge de construire sur cette montagne - même une église en l'honneur de Dieu et de sa bienheureuse Mère. De même , j'ai donné à perpétuité au même Zacharie et à ses successeurs ma propriété de Beuvange, sise au pied dudit Justemont, avec toutes ses dépendances et ses gens de corps de l'un et l'autre sexe ; tout ce qui, dans ce domaine, appartient à mon héritage, j'ai légué également, à titre d'aumône, audit abbé à tous les frères présents et futurs qui y serviront Dieu, et, afin que cette donation demeurât ferme et stable, j'ai ordonné d'y l'anneau de mon sceau , l'an 1124 depuis l'incarnation du Seigneur ".

Avant de reprendre la suite du chroniqueur de Justemont, ouvrons encore une parenthèse pour nous arrêter à la personne d'Ursion, frère d'Euphémie de Watronville, mentionné dans la charte.

Ursion de Watronville (près de Verdun) était abbé de St Denis de Reims, abbaye de chanoines réguliers de l'Ordre de St Augustin, lorsque en 1129, il fut élu 45eme évêque de Verdun. Timide, plus propre pour être abbé que pour être évêque, remarque un historien du temps. Ursion s'effraya des désordres dont souffrait son évêché, par suite de l'hostilité du comte de Bar. Il ne se fit point sacré et, dans la charte de fondation de l'abbaye cistercienne d'Igny (1130), il signe en qualité d'élu de Verdun. Il semble avoir résidé à l'abbaye bénédictine de St Vannes en sa ville épiscopale. Dés 1131, avouant son impuissance à pacifier son diocèse, il s'en fut à Liège, trouver le Pape Innocent II, couronner l'empereur Lothaire, pour lui témoigner le regret de s'être chargé d'un fardeau qu'il estimait au dessus de ses forces et pour s'en démettre entre ses mains. Le Pape accepta la démission et Ursion s'en retourna dans son abbaye rémoise, où il mourut en 1149. On voyait son épitaphe au choeur de l'église abbatial.

Cette courte biographie d'Ursion soulève un problème chronologique : notre charte, daté de 1124, intitule déjà Ursion  évêque de Verdun alors qu'il ne fut élu qu'en 1129.Devons-nous en conclure, à la suite d'un autre historien verdunois, qui cite la fondation d'Euphémie de Watronville, que la charte est suspecte quant à sa datation, c'est à dire qu'elle serait postérieure à 1124, entre 1129 et 1131 ?

Une correction numérale n'étant guère possible- la date est en toutes lettres- ne vaut-il pas supposer que le copiste du document original, pour éviter toute confusion et pour marquer la pieuse et illustre origine familiale de la fondatrice a qualifié son frère Ursion du titre qu'il n'eut que quelques années plus tard ?

Mais poursuivons la lecture du Manuscrit de Justemont.

"  La vie exemplaire de Zacharie et de ses religieux se répandit bientôt ; les messins voulurent en avoir pour demeurer à Buris, proche de la ville de Metz. Zacharie y en envoya et de temps en temps, il y allait tant pour la consolation de ses frères que pour l'ouvrage qu'il faisait faire. Enfin, étant retourné dans son abbaye de Justemont, il mourut, en odeur de sainteté, le dernier jour de mars 1136, et fut inhumé, selon toutes apparences, dans son oratoire qui était la chapelle de Saint-Laurent ".

Du Manuscrit il ressort que les Prémontrés se sont d'abord installés à Justemont et que cette abbaye devint la maison - mère de celle de St Eloy ou Buris.

b) Meurisse, lui, dans son histoire d'évêque de Metz donne cette autre version :

" Longtemps avant cette époque (1124), il y avait, sur le bord de la Moselle, à environ une demi - lieue au dessous de Metz, une maison de solitaires qui se disait de l'Ordre de St Eloy, évêque de Noyon, et auquel on avait donné plusieurs terres dont le dénombrement se trouve dans une bulle de Lucius III de l'an 1181.

L'éclat des vertus des disciples de St Norbert les ayant frappés, les religieux de St Eloy demandèrent la règle et l'habit de Prémontré. Zacharie leur supérieur, fut élu premier abbé et le devint en même temps de Justemont dont la fondation était récente. Ce ne fut qu'après son élection qu'Euphémie de Watronville fit rédiger l'acte dans lequel sont énoncés les lieux dont elle se dépouillait en faveur de l'abbaye de Justemont. Tandis que l'abbé Zacharie s'occupait du soin de former ce nouvel établissement (celui de Justemont ?), Albert, avoué de Metz, voyant que l'emplacement de la maison des anciens moines de St Eloy était extrêmement incommode, à cause des inondations de la Moselle, donna à ces nouveaux Prémontré, du consentement d'Ide, son épouse, et de ses enfants la terre de Buris (nommée aujourd'hui par corruption Thury), voisine de leur maison, à condition qu'ils s'y transporteraient et fixeraient leur nouvelle demeure. La translation s'exécuta et l'on mit à leur place à St Eloy, des religieuses du même Ordre, d'où vint à l'ancienne maison de St Eloy le nom de Grange aux Dames. Les religieuses n'y demeurèrent pas longtemps. Un débordement considérable de la Moselle, qui fut tel qu'elles eurent assez de peine à se sauver en bateau, les obligea par crainte du retour d'un pareil accident pour l'avenir, de recourir aux moines prémontrés de Buris, leurs voisins et leur bienfaiteurs, pour les prier de leur donner une retraite ailleurs. L'abbé Zacharie, qui était homme fort charitable, touché de leur malheur, leur céda son propre monastère de Buris, dont les bâtiment n'étaient pas encore achevés et se retira avec tous ses religieux à Justemont. Il mourut quelques temps après. Il eut pour successeur Léhérus.

D'après cette seconde version, il faut conclure que Justemont reçut ses religieux non pas directement de Prémontré, mais de l'abbaye de St Eloy ou de Buris dont les membres, avant la donation d'Euphémie de Watronville, avaient déjà adopté l'habit et la règle de St Norbert.

Que dire de ses deux versions ?

Pendant les rivalités des premières années entre Buris et Justemont et même après, on conçoit que chacun des deux couvents avait intérêt à se proclamer le plus ancien et à se récuser de dépendre de l'autre : Justemont de Buris (version des annales Prém.) Buris de Justemont (Manuscrit de Justemont)

Alors que la première version nous paraît plus simple, plus claire, plus logique, plus historique, plus conforme au texte de la fondation de Justemont, la seconde, au contraire, présente une tournure fort embarrassé. En effet ,

a) elle oublie de préciser quand et qui Buris reçut ses Prémontré si ce n'est de Justemont. De l'abbaye de Belval ? Mais cette abbaye était - elle antérieur à Justemont ?

b) elle nous dit que Zacharie, supérieur de Buris, fut élu premier abbé de Buris et le devint en même temps celui de Justemont dont la fondation était récente. Mais alors, par qui Justemont avait- il été fondé entre temps ? De qui avait - il déjà reçu ses religieux ?

c) Si, à l'époque de la donation de dame de Watronville en faveur de Zacharie, ce dernier était simultanément abbé de Buris et de Justemont, il y a tout lieu de croire que sa généreuse bienfaitrice n'aurait pas manqué de souligné cette double dignité dans sa charte, au lieu de se contenter de donner à Zacharie le titre unique de premier abbé de Justemont, Viro religioso domino D. Zacharie, primo Abbati Justimonti.

 

BROUILLERIES "  ENTRE LES ABBAYES DE JUSTEMONT ET DE BURIS

 

Premier conflit sous Léhérus, 2ème abbé de Justemont

 

Les bourgeois de Metz, qui avaient fait des donations à l'ancienne maison de St Eloy et à celle de Buris, se plaignirent de cette transmigration, disant qu'ils n'avaient pas eu l'intention de donner leurs biens à Justemont. Les religieux, qui avaient fait profession à Buris, murmuraient eux même de ce que, sans l'agrément ni de l'évêque de Metz , Etienne de Bar, ni du chapitre général de l'Ordre, on eût ainsi transféré leur abbaye d'un lieu à un autre. Ces plaintes éclatèrent au point que l'abbé Léhérus se vit contraint de promettre le retour de ses religieux à Buris ; mais, comme il ne voulait pas déplacer les religieuses qui y étaient, il résolut de bâtir dans le voisinage, une grande maison, avec un grand dortoir, et d'y avoir un monastère double, l'un pour les hommes, et l'autre pour les femmes. Léhérus n'eut pas le temps ni la satisfaction de voir son projet exécuté. La mort le prévint, le 9 septembre 1136, et on lui donna comme successeur un nommé Etienne.

 

Deuxième conflit sous Etienne, 3ème abbé de Justemont

 

L'abbé Etienne acheva à Buris les bâtiments commencés par son prédécesseur pour y remettre les religieux et en bâtit encore d'autres à Justemont avec un si heureux succés que toutes sortes de nations accouraient pour vivre sous la conduite d'un si digne homme, en sorte que le nombre des religieux à Justemont s'accrut considérablement.

Mais, entre temps, l'évêque Etienne de Bar et le peuple de Metz étaient impatients de voir revenir les Prémontrés à Buris, et les sujets des différentes nations que l'on avait reçu à Justemont vivaient fort mal entre eux. Les uns étaient d'accord pour retourner à Buris où ils avaient fait profession ; les autres au contraire, voulaient rester à Justemont, parce qu'ils étaient à portés de leur famille ; ceux ci exigeait que les oblations faites à Buris passassent à Justemont, ceux là, au contraire, voulaient qu'elles y demeurassent. Les discussions s'envenimèrent aussi du fait qu'une partie des religieux étaient français et les autres allemands ; en un mot, tout était dans le plus grand désordre, lorsque Ulric de Stemveld, en revenant du chapitre général de Prémontré, passa par Justemont. L'abbé Etienne lui exposa l'état de sa maison, et Ulric fit tout ses efforts pour y rétablir la paix ; mais s'apercevant qu'il ne gagnait rien, il résolut de partir. Les religieux, revenus alors à eux mêmes, se jetèrent à ses pieds et le prièrent de demeure encore quelque temps chez eux, jusqu'à ce qu'on eût appelé quelques abbés, pour tacher de porter les esprits à un accommodement. Philippe, abbé de Belval, le bienheureux Roger, abbé de St Paul de Verdun, et les autres abbés de Lorraine, se transportèrent sur les lieux. Ils écoutèrent les raisons des deux partis et crurent pour mettre la paix, il n'y avait qu'un seul moyen : la séparation : partager les religieux, les bien - fonds, les meubles et les dettes : en donner la moitié à Justemont, la moitié à Buris, en sorte que Buris ferait une communauté séparée et indépendante de celle de Justemont. Acte en fut dressé par le bienheureux Roger abbé de St Paul de Verdun, pour être présenté au Chapitre général, afin d'obtenir son consentement.

Le Chapitre général se tenant à prémontré, l'abbé Etienne et les religieux demandèrent aux pères qui le composaient, permission d'ériger de nouveau en abbaye la maison de Buris et que partie des biens de Justemont y fût unie et annexée. Les pères y consentirent et adjugèrent pour cette maison tout le terrain de Buris, Caulre, la terre de St Pierrefond du Val, la vallée de Ste Marie, léguée par Vautier de Vantoux, surnommé le Payen, et la ferme de la fontaine Ste Marie. Etienne en fut choisi abbé, et au retour du Chapitre, il alla trouver Etienne de Bar, évêque de Metz, pour lui demander la confirmation de ce qui avait été ordonné par les Pères du Chapitre, touchant les abbayes de Justemont et de Buris ; ce qu'il accorda volontiers, l'an 1161, ind.8, Epacte 12 (29 avril), à condition de payer tous les ans à la cathédrale un écu d'or et que l'abbé recevrait l'investiture par le bâton pastoral de la main du princier.

Dans cette charte, il déclaré que tous les religieux de Justemont et de Buris étant convenus, de l'agrément des Pères de l'Ordre, que le supérieur de l'une et de l'autre maison aurait le titre d'abbé et qu'elles se partageraient les biens, il est déclaré, dis-je, que l'évêque ratifia se qui a été fait entre eux, qu'il a été établi un curé dans chacun des deux monastères, qu'il adjugea à Etienne, Buris et ses dépendances. Dans cette charte encore, l'abbaye de Buris est désigné sous le nouveau vocable de Ste Croix, nom qu'elle portera désormais jusqu'à sa disparition en 1552 (siège de Metz par Charles Quint), à cause d'une pièce considérable de la vraie croix qu'un seigneur flamand avait apporté de Jérusalem et donné au couvent.

Ce document, enfin, est signé du princier Thierri et de tous les chanoines de la cathédrale de Metz, d'Albert, abbé de Gorze, de Létalde, abbé de St Martin, de Robert, abbé de St Vincent, de Simon, abbé de St Arnould, de Jean, abbé de St Clément et d'Albert, abbé de St Symphorien. Etienne, ayant accepté l'abbaye de Buris, appelé dés lors Ste Croix y alla demeurer avec certains religieux.

 

Troisième conflit sous Clément, 4ème abbé de Justemont

 

Dés qu'Etienne eut accepté sa nomination comme abbé de Ste Croix, la communauté de Justemont se choisi pour abbé un religieux nommé Clément qui, après confirmation, prit possession de l'abbaye. Peu satisfait de ce qui lui était échu en partage, il se plaignit au bienheureux Hugues, abbé de Prémontré Général de l'Ordre et successeur de St Norbert, et appela de tout ce que le Chapitre général avait ordonné, touchant l'érection de Ste Croix en abbaye, et la soustraction des biens de Justemont, pour les unir à son abbaye. Le bienheureux Hugues ayant ouï les abbés de Berval, de Verdun et de Lorraine, qu'il avait convoqué sur les remontrances du dit Clément, abbé de Justemont, ratifia ce que le Chapitre général avait confirmé. En conséquence de quoi, ajoute le Cartulaire de Justemont, le dit Clément aima mieux renoncer à son abbaye que de la posséder dépouillée. Par contre, dans l'Histoire général de Metz, on lit que Clément fut obliger de donner sa démission, que l'abbé Etienne de Ste Croix rentra dans tout ses droits, mais que ses religieux reçurent l'ordre de retourner à Justemont : lorsque les commissaires vinrent le leur notifier, ils refusèrent d'obéir tous, et il fallut qu'Etienne de Bar, évêque de Metz, engageât les uns et les autres à remettre l'affaire à la décision d'un prochain Chapitre général. Les députés des deux communautés s'y étant rendus, on résolus de s'en tenir au partage qui avait été fait et l'on écrivit à Hilluin, archevêque de Trèves, et à l'évêque de Metz, pour les prier de faire exécuter ce qui venait d'être déterminé.

 

Quatrième et dernier conflit sous Georges, 5ème abbé de Justemont

 

La paix ne dura pas longtemps. Les religieux continuèrent à se plaindre de ce que ceux de Ste Croix retenaient des biens qui ne leur appartenaient pas. On tint à ce sujet une nouvelle assemblée d'abbés qui prononcèrent sentence d'excommunication contre ceux qui ne s'en tiendraient pas à leur jugement. Dans la même assemblée, ceux de Justemont, élire pour abbé, comme successeur de clément, un nommé Raignier, prieur de Prémontré : mais, comme il était déjà élu de St Marian d'Auxerre, il remercia les religieux de Justemont, qui procédèrent quelques jours après à une nouvelle élection et choisirent frère Georges. Ce Georges n'était que diacre. Les religieux de Justemont prièrent donc Etienne, évêque de Metz, de lui conférer l'ordre de la prêtrise et en même temps la bénédiction abbatiale, ce qu'il fit dans l'église abbatiale de Ste Croix.

L'abbé Georges, ayant pris possession de Justemont, trouva que Clément son prédécesseur, avait eu raison de se plaindre du démembrement qui avait été fait à son abbaye pour l'unir à perpétuité à l'abbaye de Ste Croix. L'affaire ayant été examinée de suite par le Chapitre général, composé de 40 abbés, il fut dit que tout demeurerait dans l'état actuel. Mécontent de cette décision, les religieux de Justemont, à leur tête l'abbé Georges, firent tant par leurs sollicitations qu'ils engagèrent l'évêque de Metz à citer l'abbé de Ste Croix devant lui. Mais, avant que cette cause fut entamée, le bienheureux Hugues, successeur de St Norbert, qui ne désirait que la paix, vint lui même faire sa visite à Justemont, accompagné de quelques abbés de Lorraine. Il reprit l'affaire dés son origine, et, au moyen de certains dédommagements accordé à l'abbaye de Justemont, il ordonna de laisser subsister les choses comme elles avaient été réglées et que les deux maisons demeurassent séparées et indépendantes.

 

Ainsi finirent ces regrettables disputes qui duraient depuis si longtemps, l'intervention de l'autorité supérieur donnant enfin satisfaction aux deux partis.

 

De Rainald de Labrie à la réforme sous Claude Gilbin

 

Période d'extension et de ferveur

 

Grâce donc à l'intervention personnelle du Bx Hugues de Fosses, général de l'Ordre (1134-1161), les tiraillements cessèrent entre notre abbaye et celle de Ste Croix (Buris), et désormais la paix et la concorde régnèrent entre les deux maisons rivales ;  plus tard Ste Croix dépendra même de Justemont par convention.

Alors que les Annales des Prémontrés font succéder à l'abbé George, 5ème abbé, un nommé Etienne II, peut-être le même qui avait quitté Justemont pour prendre la direction de Ste Croix, puis un nommé Vivian, le manuscrit que nous suivons porte : George étant mort - on ne dit pas en quelle année - Rainaldus fut élu 6ème abbé de Justemont.

Un des premiers actes de cet abbé fut de faire consacrer son église, le 28 septembre 1174. Pour éviter, dans la suite, tout différent entre son couvent et celui de Ste Croix, Rainald de Labrie s'empressa de solliciter du Saint Siège un écrit officiel sur lequel il pourrait  se baser en cas de nouvelles contestations. En effet, par une bulle du 7 juillet 1181 "  Quoties a nobis titur  ", le pape Alexandre III  lui confirma tous les biens donner à Justemont depuis sa fondation. Dans ce document que nous publions ailleurs in extenso d'après l'original, on trouve les noms de beaucoup  de localités environnantes ainsi que l'énumération détaillée de ce que le couvent possédait déjà à l'époque en seigneuries, moulins, fermes, terres, jardins, prés, vignes, bois et dîmes, souvent avec indication des bienfaiteurs et des conditions posées par eux : suffrages de prières, services, ect.. .

Parmi les privilèges accordés, citons :

a) Le droit de recevoir à Justemont les coupables, les fugitifs qui viendraient se confier aux religieux, de les absoudre  et de les conserver sans que personne puisse en exiger l'extraction.

b) En cas d'interdit général, c'est à dire en cas d'une sentence défendant partout l'exercice du culte public, les religieux non personnellement censurés, pourront célébrer les offices à voix basse, les portes closes, sans sonnerie préalable des cloches.

c) Il est défendu de leur réclamer quoi que ce soit pour les huiles saintes qui servent à la confirmation, à l'ordination des clercs, à la consécration des églises.

d) Quant à l'administration des sacrements, confié au couvent, il appartient à l'abbaye de fournir 3 ou 4 religieux, dont un devra être présenté à l'évêque diocésain pour recevoir de lui  les pouvoirs de juridiction dans les affaires spirituelles, les temporelles demeurant du ressort de l'abbaye.

e) Enfin, la bulle interdit, sous peine de censures, précédés de plusieurs monitions de toucher soit aux personnes soit aux biens qui dépendent de Justemont.

Rainald  ne se contenta pas d'affermir ses anciennes possessions, il en acquit plusieurs autres en faveur de sa maison, par exemple le moulin de Richemont avec le cours d'eau et le droit de pêcherie dans l'Orne. Il eut comme successeur :

Vivian 1er , 7ème  abbé, vers 1200. Premier de ce nom, d'après le Manuscrit, deuxième de ce nom, d'après les Annales, cet abbé mit à profit l'autorisation, accordé en 1188 par le pape Clément III à l'Ordre des Prémontrés, d'administrer des paroisses et des chapelles. C'est ainsi que, contre la donation du moulin de Godestral (Gustal), destiné à l'entretien des soeurs nobertines de Haméviller, il promit au donateur, Virric de Valcourt, de lui fournir un religieux pour desservir sa chapelle castrale de Fontoy. Le couvent lui dut aussi l'acquisition,  par donation, de la ferme de Brouch. Du temps de Ludvicus, 8ème abbé, Justemont  devint, en 1218 propriétaire de la ferme de Fremécourt, ban de Marange-Silvange. Ludvicus, ou son successeur Godefroy, 9ème abbé, put également mener à bonne fin un long procès qui opposait son abbaye à celle de Saint  Hubert, en Ardennes. Plus de cinquante ans plus tôt, Elbertus, abbé de Saint Hubert, avait, avec le consentement de son Chapitre et de Rodolphe, évêque de Liège, laissé son franc-alleu de Gandrange (Ganderenges) avec toutes ces dépendances, ainsi que les droits de son églises à Marange (Marenges) et à Uckange (Ukenges) à l'abbaye de Justemont contre une rente annuelle de 60 solidi, monnaie de Châlons. Malgré cet arrangement, l'abbaye de Saint Hubert avait entrepris un procès contre celle de Justemont au sujet de ces biens. Une sentence arbitrale, prononcée en juillet 1224, conserva à Justemont la possession de ces biens, mais accorda à Saint Hubert une rente annuelle de 100 solidi. Sous l'abbé Godefroy, le Justemont obtint également, en 1228, le patronage de la cure de Fontoy. En 1236, à la requête de Godefroy, le pape Grégoire IX confirma par bulle expresse ce qu'avait déjà accordé en 1181, Alexandre III, son prédécesseur, concernant les biens et les droits du monastère. En 1238, Thomase, duchesse de Lorraine, donna à Godefroy 30 sols de rente perpétuelle, à prendre sur son domaine de Dédange, pour être employé à entretenir la lampe de l'église de Justemont. Tandis que Henry, 10ème abbé, reçut, en 1243 la ferme de Franchepré de Thiébauld II, comte de Bar ; son successeur, Gérard, 11ème abbé, enrichit son couvent, en 1252, du moulin de Fontoy, que lui céda l'abesse de Ste Glossinde à Metz, et, en 1260, donna à Albert, fils de Philippe de Florange, l'habit prémontré recevant en retour un demi septier d'huile de noix de rente annuelle pour la nourriture des religieux pendant le carême.

C'est sous l'abbé Gérard que l'abbaye subit pour la première fois, du moins à notre connaissance, les dévastations de la guerre. En 1266, Guillaume de Trainel, évêque de Metz (1264-1270) et neveu du comte de Bar, alla mettre le siège devant l château de Prény, qui appartenait à Ferri III, duc de Lorraine. Aussitôt et conformément à l'alliance conclue, le 14 août 1266, par Henry le Blondel, comte de Luxembourg, avec son neveu Ferri III, le comte de Luxembourg entra en campagne. Ses troupes pillèrent les terres barroises. Homécourt, Montois, Roncourt, Saint Privat furent dévastés. De son côté, Thiébaut de Bar vint au secours de l'évêque de Metz. Les forces adverses se rencontrèrent sous les murs du château de Mény. Ce fut la défaite pour le duc de Lorraine et ses alliés. Lui même, ainsi que le comte de Luxembourg, furent faits prisonniers (14 septembre 1266). Cette défaite ne mit pas fin à la guerre . Les troupes barroises se vengèrent en dévastant les terres luxembourgeoises. Les gens du comte de Luxembourg, de leur côté, continuèrent leurs incursions en terres barroises. Rien ne leur était sacré. C'est ainsi qu'ils dévastèrent le prieuré bénédictin de Morlange. L'abbaye de Justemont ne fut pas épargnée. Voici comment Thiébaut de Bar rapporte les faits à St Louis, roi de France : " Apres puis que li cuens de Lucemb (ourc) fu pris, les gens le conte de Lucemb (ourc) vindrent a Justement, une abbaie de Preimonstrei qui est de la warde le conte de Bar et la brisarent et entrarent au moustier a cheval et a armes iusques devant l'auteil et roubarent le harnois aus bones gens qu'il i avoient fui et puis a l'abbei et a quatre moinnes qui alerent apres por ces choses requerre tolirent il lor chevals et les en menerent et bien firent de dommages aus signors de laens a la valor de XXX livres fors et en ce que lor terres en demorarent a gangnier ourent il de dommages a la valor de XXX livres ou plus ". La durera deux ans. Il fallut une intervention de pape Clément IV, qui voulait gagner le duc de Lorraine, le comte de Bar et le comte de Luxembourg pour la croisade projeté par le roi de France, et une sentence arbitrale de Louis IX (1268) pour rétablir la paix. Le roi de France demanda, entre autres choses aux adversaires de réparer les dommages faits aux églises, aux pauvres, etc... On peut penser que l'abbaye de Justemont ne fut pas oubliée dans ces réparations.

Nous savons très peu de choses des abbés qui succédèrent jusqu'à la réforme de l'Ordre. L'époque et le durée approximatives de leur gouvernement se déduisent de certains faits, d'ententes, de contrats, d'acquisitions, de procès auxquels leurs noms furent mêlés.

A Gérard, les Annales font suivre Jacques 1er (1268), tandis que le Manuscrit porte immédiatement Hugues 1er,12ème abbé vers 1286. Après lui, Mathieu 1er , 13ème 

Abbé, en 1292 et Simon 1er de Aharis 14ème abbé, en 1309 qui était des environs de château Porcien de la noble famille des Autels. Simon céda son abbaye et fut choisi abbé de Braine, puis de Chaumont ou de St Bertaul, enfin de Cuissy où il mourrut vers 1328.

A Simon, succéda Hugues II de Lubey, 15ème abbé, vers 1320.

Que s'était-il donc passer avant ou depuis son élection ?

En mars 1324, le pape Jean XXII dut envoyer une bulle "ad audientiam nostram pervenit " au doyen de l'église St Sauveur à Metz par laquelle il commettait ce dernier d'intervenir pour faire rentrer l'abbaye dans ses biens usurpés, en annulant les aliénations faites contre les saints canons. Du temps de Hugues II de Lubey se place "la guerre de Metz  ".  Metz, à cette époque, formait une république indépendante, puissante et riche, dont bon nombre de seigneurs étaient devenus débiteurs, et à ce titre avaient dû céder certains gages et faire de douloureuses concessions. Jaloux de cette prospérité croissante et sans doute pour faire oublier leurs dettes, ces seigneurs n'attendaient qu'une occasion propice pour s'attaquer à la ville et se la soumettre. L'occasion s'offrit à la suite de la nomination de l'évêque de Metz Henri 1er  de la Tour du Pin, surnommé le dauphin. Cet évêque, qui n'était pas dans les Ordres, vivait en mésentente avec les Messins qui l'expulsèrent de leur cité. Le dauphin alla s'en plaindre à Jean de Luxembourg, qui portait la couronne de Bohême, et à Baudoin, archevêque électeur de Trèves qui, avec Ferry IV, duc de Lorraine, et Edouard 1er, comte de Bar, se concertèrent d'abords à Thionville (mi-août 1324), puis à Remich (23 août), enfin à Pont à Mousson (9 septembre) pour déclarer la guerre aux messins, guerre connue encore sous le nom de "guerre des 4 rois  " bien que parmi les confédérés il n'y en eut qu 'un seul. C'est de Justemont, à proximité duquel se trouvait la limite du territoire messin, que devait partir la marche sur la ville de Metz qu'on voulait assiéger. Le 16 septembre 1324, Jean de Luxembourg se trouva le premier sur la montagne où il campa avec ses bandes composées de près de mille hommes d'armes et d'un grand nombre de piétons. Quelques heures après, le comte de Bar venait l'y rejoindre. Tous deux se décidèrent alors à remplir la formalité des lettres de défi et envoyèrent leurs hérauts d'armes les porter aux magistrats de Metz qui, fidèles aux habitudes de généreuse courtoisie de la cité, leur firent donner des présents, comme s'ils apportaient de bonnes nouvelles. La chronique manuscrite dit à ce sujet :

Li roy mandait en la manière

Que vous m'avés vy conteir

De Justemont lai vu il iere

First des lettres à Metz porter

Tantost ait fait les feus bouter

Qu'encor n'estoit ses mes ariere

Doit on honneur tel roy porter ?

 

Traduction :

 

Le roi formula son défi à la manière

Que vous me l'avez entendu conter

De Justemont, où il était

Il envoya ses lettres à Metz

Et aussi vite il fit allumer les feus

Avant même que son messager fût revenu

Doit - on honorer un tel roi ?

 

Le siège de Metz débuta par la banlieue. Le 20 février 1325, c'était au tour des messins de prendre la contre offensive en fonçant sur les châteaux de Richemont  et de Florange, ce dernier tint bon, de là direction de Thionville et d'Hayange le même chroniqueur poète résume les dégâts causés dans notre contrée :

Je ne sais pas d'hommes qui pût dire

A moins d'avoir pris par à ces prouesses

Les dommages ni les ruines

Ni les ravages qui furent faits

Ils ont si bien détruit les maisons

Que le roi n'a pas sujet de rire

Car tout cela est arrivé par ces méfaits

 

Aucun document n'a pu nous dire si Justemont avait souffert du cantonnement des troupes et des batailles qui se livrèrent par la suite. La paix, dite la paix des harengs, fut conclue, en 1326, à Pont à Mousson. Hugues étant mort en avril 1334, il eut comme successeur : Simon de Briey, 16ème abbé, que les Annales omettent, puis Adam, 17ème  abbé vers 1355, Willaume de Briey ou Bruez, 18ème abbé, vers 1367, Jean de Moyeuvre, 19ème abbé vers 1380, Hugues III, 20ème abbé vers 1382, qui obtint de l'archevêque de Trèves que le sentence d'excommunication fût prononcée contre ceux qui s'empareraient injustement des biens des religieux. Mathieu II Millart, 21ème abbé vers 1397 Edouard duc de Bar, accorda en 1411, la sauvegarde de tous les biens, droits usages et libertés qui se trouvaient en la paisible possession du couvent avec l'autorisation d'y apposée ses pennonceaux et de faire appel à ses officiers, Vivian II, 22ème abbé vers 1417, et Gérard II d'Alnou ou Danoux, 23ème abbé. Gérard se démit de son couvent du consentement de ses religieux entre les mains de Thiriet de Semécourt, 24ème abbé vers 1427. Thiriet mourut peu après son élection et eut comme successeur son prédécesseur Gérard III d'Alnou, 25ème abbé, qui dirigea le couvent jusqu'au 12 janvier 1429, jour de sa mort. Jacques d'Alnou, 26ème abbé, le remplaça. La Gallia christiana ne fait pas mention de cet abbé qui mourut le 18 janvier 1443. Nicolas de Ham, 27ème abbé, son successeur bachelier en théologie, fut solennellement béni le premier septembre 1443 en l'église des Cisterciens de Pontiffroy par Conrad II Bayer de Boppard, évêque de Metz. Le nouvel abbé ayant trouvé que la plupart des biens de son abbaye étaient encore aliénés, en donna avis à Nicolas V. Le 24 août 1448, le pape expédia en réponse une bulle aux doyens de St Sauveur et de St Thiébauld de Metz et une autre à celui de la cathédrale de Verdun, leur ordonnant de casser toutes les aliénations, à moins qu'elles ne soient faites avec toutes les solennités requises. En même temps, le pape confirma tous les privilèges et toutes les grâces que ses prédécesseurs avaient accordés à Justemont et dont les abbés, prédécesseurs de Nicolas de Ham, ne s'étaient point servis ou par négligence ou par ignorance ne sachant qu'ils avaient ses privilèges. Dès le deux septembre, Bertrand Malazerin, doyen de l'église de Verdun, lança un écrit en exécution du mandat apostolique menaçant d'excommunication tous ceux qui, après plusieurs monitions ne restitueraient pas les biens enlevés au couvent.

Nicolas de Ham mourut le 11 janvier 1450. L'administration du couvent passa alors aux mains de Jean de Fontois, 28ème abbé, qui au bout de huit ans s'en démit en faveur du prieur de la maison : Jean Léocart, 29ème abbé. Celui-ci ne tint l'abbé que pendant un an. A son tour, il démissionna, le 28 mai 1458. Nicolas, abbé de Cuissy, faisant par hasard la visite de Justemont en qualité de commissaire nommé par l'abbé Belval, présida à la nouvelle élection. Sur cinq compromissaires, Jean de la Serre, 30ème abbé, obtint la pluralité des voix, mais lui aussi ne tint l'abbaye que très peu de temps. Au bout d'un an, Simon de Péronne, général de l'Ordre, de passage à Justemont, reçut sa démission. L'élection du successeur se fit au couvent de Ste croix. Y assistèrent :Simon de Péronne, Henry abbé de Belval , Hubert, abbé de Val Dieu et Gérard, abbé de Ste Croix. Jean de Richemont, 31ème abbé, sur qui le choix se porta pris possession de son abbaye en 1460, mais il mourut dans l'année. Jacques d'Alnou II, 32ème abbé, reçut la succession qui ne dura guère que deux ans puisque Jean de Guénange, 33ème abbé, était déjà en fonction en 1463. A la mort de ce dernier, survenue le 11 juin 1480, nous voyons Jacques de Rombas, 34ème abbé, prendre la tête du couvent jusqu'au 15 mars 1489, date de sa mort .Jean de Hayange, 35ème abbé lui succéda. A sa mort en 1521, Jean de Verpelle, abbé de Belval ,donna commission à Mangin, abbé de Sainte Marie au Bois, de procéder, assisté de Didier, abbé de Ste Crois, à via spiritus sancti et fut mis en possession le même jour. Il résigna ses fonction, en 1541, entre les mains de Nicolas Thuillier, abbé Ste Marie au Bois, assisté de Hugues, abbé de Ste Croix, au profit de Jean de Halmécourt II le cadet, 37ème abbé. L'élu pris possession de son abbaye le 2 juillet et seulement trois ans plus tard fut béni à Metz par André Jean des Arènes, évêque de Bâle, suffragant de Metz sous Nicolas de Lorraine Vaudémont, évêque de Metz. Cet abbé mourut le 15 mars 1571. Son nom ainsi que celui de son prédécesseur sont omis de la Gallia christiana. Justemont reçut un nouvel abbé, le 38ème, en la personne de Louis Coquerel. Béni le 1er avril1571 par Nicolas Pseaume, ancien abbé de St Paul de Verdun et évêque de cette ville, il su se faire donner par Charles III, duc de Lorraine, plusieurs titres qui maintenaient son couvent dans les plus beaux droits qu'il possédait alors en seigneuries, en dîmes, émoluments, gruerie, patronage de chapelle, etc...Parmi les actes généreux de l'abbé Coquerel on relève son intervention dans l'affaire de l'abbaye de Ste Croix. Pierre Jodin, abbé de la dite abbaye , suspecté de trahison et condamné de ce chef à la détention perpétuelle par le roi de France, fut délivré par l'abbé Coquerel qui le prit sous sa protection à Justemont.

 

PERIODE DE DECADENCE : PILLAGE ET DEVASTATION

 

Jusqu'à la mort de Louis Coquerel, le 28 avril 1590, l'abbaye de Justemont avait traversé une période de ferveur, de paix et de prospérité relatives. Malheureusement, des moments bien douloureux s'annoncèrent déjà sous Nicolas de Herman, 39ème abbé, qui fut élu en 1590, puis confirmé le 4 janvier 1591, par Jean des Pruetz, abbé de Prémontré. Les guerres de religion sévissaient alors entre catholiques et huguenots et les contre - coups se firent durement sentir dans notre contrée. De 1589-1601, des bandes de ligueurs et de réformés impériaux, espagnols, pillards et bandits dévastèrent le pays. Notre couvent lui-même fut pillé par les hérétiques qui s'en emparèrent un lendemain de Pâques, sans doute de l'année 1593. Les lieux saints et les vases sacrés furent profanés, les édifices démolis, la bibliothèque brûlée en partie, les anciennes chartes mutilées ou détruites, à tel point qu'en 1594 Nicolas Herman dut représenter au duc de Lorraine que l'envahisseur avait rompu la plupart des sceaux des titres originaux, et son altesse ordonner que, nonobstant que les titres avaient été forcés, ils pourraient être reçus en jugement. En 1603, l'abbé Herman fut chargé par François de Longpré, Général de l'Ordre, de poursuivre la réunion de leur abbaye messine désaffectée, St Eloy à l'Ordre de Prémontré dont elle avait été détachée à la suite des agissements des derniers supérieurs, partisans des Impériaux et dont les biens, nous le disions déjà plus haut, servaient à l'entretien d'un collège à Metz. Cette fois encore, les démarches en vue du rattachement ne donnèrent aucun résultat. Avancé en âge, Nicolas Herman renonça à son abbaye en 1609 sur les instances du célèbre Servais de Lairuelz, qui d'abord abbé de Ste Marie au bois, puis de Ste Marie Majeure de Pont à Mousson, avait pris comme tâche de réformer l'Ordre de Prémontré en Lorraine.

 

 

De la Réforme à la commende

 

LA REFORME DANS L'ORDRE DE PREMONTRE

 

La réforme qui s'étendit au 17ème siècle à presque tous les couvents et qui rencontra de si vives et de si longues oppositions, n'avait rien de commun avec la Réforme protestante qui était essentiellement doctrinale. C'était purement et simplement une réforme des moeurs, une réforme disciplinaire qui, comme il arrive dans presque toutes les oeuvres de Dieu dans lesquelles l'homme à sa part, était devenue bien urgente si l'on en juge d'après Dom Calmet : L'Ordre de Prémontré n'avait pas moins besoin de réforme que ceux de St Augustin ou St Benoît. L'oisiveté, l'ignorance et les maux qui en sont les suites nécessaires étaient extrêmes. La situation des maisons de cet Ordre, presque toutes situées à la campagne et dans de vastes solitudes, contribuait à y fomenter le dérèglement, les personnes qui les habitaient, n'étaient retenues ni par la honte, ni par la crainte d'être vues. D'abord, l'observation stricte de la règle dans le genre des trappistes, puis demande de mitigation, enfin relâchement et déchéance, tel est, en résumé, l'histoire de l'Ordre au 16ème siècle.

Le pas décisif vers la décadence fut fait en 1505. Jules II sur des instances répétées, octroie aux Prémontrés une bulle qui adoucissait beaucoup les rigueurs de la règle ; réduisait le jeûne le vendredi de chaque semaine, aux Quatre - Temps, aux Vigiles des fêtes, à l'Avent et au Carême et substituait au dortoir commun des cellules séparées. Ces concessions servirent de prétexte à de plus grandes licences. On peut en juger par les prescriptions pressantes des Chapitres généraux.

Défense est faite aux supérieurs d'autoriser leurs religieux de prendre part aux noces, aux foires, aux fêtes champêtres...à festiver avec des parents dans le cloître ou les jardins du monastère, de laisser des personnes du sexe à prendre leur repas dans le réfectoire ou toute autre salle intérieur, et circuler dans le cloître ou dans le choeur, de permettre à l'organiste de jouer pendant les offices des airs déshonnêtes et lascifs. Défense aux religieux d'entrer dans les cabarets, de se ménager dans leur cellule et chez les séculiers gastronomiques. Recommandation instante est adressée aux abbés et supérieurs de veiller à la discipline régulière, aux études sacrées ou profanes, à la simplicité du costume, à la décence dans les récréations, les courses, les jeux et surtout à l'observation stricte du voeu de pauvreté ; ne pas s'approprier les biens du monastère pour les prêter à intérêt ou les dépenser à leur guise.

 

SITUATION A JUSTEMONT

 

Qu'elle était alors la situation à Justemont ? Impossible de le préciser, mais nous pouvons supposer que la crise morale et disciplinaire y sévissait comme partout ailleurs à un degré plus ou moins prononcé.

Outre les causes extérieures de désordres et de ruines dont souffrait l'abbaye par suite des dernières secousses politiques (guerres et pillages), le couvent avait eu lui - même une autre source de relâchement ; l'administration de plusieurs cures (Richemont, Fontoy, la paroisse et le château, la chapelle d' Haméviller, passagèrement Amnéville et Rombas) poussait naturellement les Pères à vivre comme leurs confrères séculiers sans viser nettement à la perfection religieuse, de là brèche dans l'observation de la règle, de la clôture en particulier. Enfin, une dernière cause de l'affaiblissement de la ferveur doit être cherchée dans les nombreux procès qu'il fallait soutenir contre les Seigneurs, les patrons d'églises et le fisc. Tout cela occasionnait de grands frais, de multiples déplacements, des rapports fréquents avec des personnes du siècle de toutes sortes.

 

INTRODUCTION DE LA REFORME

 

Quel que fût le niveau d'affaiblissement de notre couvent, une réforme y fut jugée nécessaire, et c'est Claude Gilbin, 40ème abbé, qui tenta de l'y introduire. Il n'en était pas l'homme, comme nous allons le voir.

Claude Gilbin était d'abords profès de la maison de Justemont. A son retour de Rome, il alla trouver Servais de Lairuelz, abbé de Ste Marie aux Bois et ami de Pierre Fourrier, qui, suivant les directives du Concile de Trente, avait introduit la réforme dans sa maison, et lui demanda d'y être admis, ce qui lui fut accordé. Claude Gilbin eut l'honneur d'être un des premiers profès en cette réforme : il fut ensuite envoyé à l'hôpital de St Nicaise, scolasticat de Ste Marie aux Bois, pour se perfectionner à la vie monastique et compléter ses études à l'université de Pont à Mousson. Ses grades acquis, il devint maître des novices. Puis, M de Lairuelz le fit son secrétaire et le prit pour adjoint dans ses visites en Lorraine, en France, en Espagne, etc...

En 1609, il devint prieur de Justemont et, peu de temps après, abbé par résignation de Nicolas Herman. L'année suivante, le pape Paul V lui accorda des bulles, et, le 19 mars, son altesse Henry II, duc de Lorraine, lui donnait permission de prendre possession de son abbaye. L'installation se fit par Barsaux, notaire apostolique, en présence de Servais de Lairuelz, de Nicolas Herman, son prédécesseur, du procureur général de St Mihiel et du lieutenant de Briey. Le 1er juin, il fut béni à la Rotonde de la cathédrale de Metz par Anne de Perusse d'Escars, cardinal de Givry et évêque de Metz. Assistaient à la bénédiction les abbés de Ste Marie aux Bois et de St Vincent.

A peine en possession de son monastère, Claude Gilbin se mit en devoir de le réformer, ce qui ne se fit pas facilement, car, en 1611, il représentait à M Lairuelz qu'il ne pouvait rien faire seul et sollicitait un second. L'abbé de Ste Marie aux Bois lui donna Gille (Egide) Martin, qui fut nommé prieur. Deux ans s'écoulèrent avant que les religieux acceptassent d'embrasser la réforme, et encore, ce ne fut que sur la promesse qu'on leur accorderait la séparation de mense. En fait, ce n'est que le 27 avril 1620 que Claude Gilbin, par un serment solennel, se soumit lui et les siens à la réforme. Par cet acte, les chanoines appartenaient désormais à la Communauté ou Congrégation de l'Antique Rigueur de Prémontré, avec, comme centre Ste Marie Majeure de Pont à Mousson. Ce qui avait comme conséquence, d'après une bulle de Paul V, donnée le 18 juillet 1617, que les maisons y rattachées étaient soustraites à la juridiction du Chapitre général de l'Ordre et autorisées à se gouverner par leur chapitre particulier, composé de l'abbé et de deux députés de chaque monastère agrégé et par un Vicaire Général élu pour trois ans par le chapitre de la Congrégation et accepté par l'abbé de Prémontré.

C'était notamment le retour à une discipline religieuse plus rigoureuse détaillée en 22 articles :

1) Communauté de vie et uniformité des vêtements.

2) Observation de la règle de l'Ordre.

3) Abstinence perpétuelle et jeûne depuis le 14 septembre jusqu'à Pâques.

4) Silence régulier.

5) Et 11) Usage exclusif de laine blanche pour le vêtement et paillasse pour le repos.

6) Et 7) Repas pris en commun au réfectoire et lecture pendant le repas.

8), 9), 10), 12) et 13) Chaque jour, heures canoniales, petit office de la Ste Vierge, chant de Matines au milieu de la nuit, proclamation des fautes au chapitre.

14) Second noviciat imposé à tout profès.

15) Confession hebdomadaire.

16) Recommandation instante aux religieux prêtres de célébrer chaque jour la messe.

17) Administration soigneuse des biens du monastère

18) Conservation des archives, du sceau et de l'argent dans une armoire à trois clefs.

19) Compte rendu mensuel des recettes et dépenses.

20) Zèle pour propager la réforme.

21) Obligation à chacun de faire tous les soirs son examen de conscience ; tous les jours, sa méditation ; tous les ans, sa retraite et la rénovation de ses voeux et d'ajouter à la formule de la profession les clauses expresses de n'accepter de personne, même du St Siège, aucune dispense sur les articles de la réforme et d'élire aux dignités d'abbé et de prieurs ceux qui lui sembleraient les plus dignes.

22) Ordre aux supérieurs de bien distribuer les heures de prière, de travail et de repas.

 

LA SEPARATION DE MENSE

 

Ainsi, que nous le disions plus haut, la réforme fut acceptée par les religieux de Justemont à la condition qu'on leur accorderait la séparation de mense, c'est à dire que les revenus et les charges seraient partagés entre les religieux (mense conventuelle) et l'abbé (mense abbatiale), et que les deux menses ainsi constituées demeureraient indépendantes l'une de l'autre.

Cette importante innovation dans la vie du couvent fut sans doute introduite par crainte de la commende (= abolition de l'abbé régulier remplacé par un abbé séculier dit  commendataire) que nous rencontrerons plus tard à Justemont et qui nuisait tant aux couvents où elle était déjà en vigueur. L'acte de séparation, inspiré par Servais de Lairuelz et rédigé le 24 avril 1615 par l'abbé Claude Gilbin, fut confirmé la même année le 17 des Kalendes de juillet par Paul V. Il contient deux parties : la première énumère les différents biens laissés à la mense conventuelle, la seconde indique les obligations qui en découlent pour les bénéficiés.

Comme l'énumération des biens et leur répartition seront spécialement traités ultérieurement, contentons-nous de mentionner les promesses faites par les religieux à leur abbé.

Charges de la mense conventuelle : La communauté s'engage

 

1. A nourrir et entretenir douze religieux, sans pouvoir en diminuer le nombre.

2. A donner, à ses frais, l'hospitalité aux membres des familles des religieux en visite à Justemont.

3. A présenter à l'abbé, chaque fois qu'il lui plaira de s'asseoir au réfectoire, la portion canonique, de même à son domestique.

4. A s'acquitter des fonctions sacrées imposées soit par les statuts, soit à titre de fondation.

5. A conserver et à tenir en parfait état tous les édifices conventuels, sauf l'église de l'abbaye.

6. A fournir tout ce qui est nécessaire au culte et à l'église : l'huile, la cire, le vin, les cloches, les cordes, les ornements...

7. A prendre soin de la bibliothèque.

8. A supporter les dépenses provenant des fermes et des moulins.

 

Déclaration des biens :

 

La communauté est tenue de donner à l'abbé général de l'Ordre ou au chapitre général, dès qu'ils l'exigeront, un état exact des biens mis à sa disposition.

 

Rôle et élection du prieur :

 

Dans le cas où l'abbé ne se soumettrait pas à la réforme, les religieux devront reconnaître le prieur et le sous-prieur comme leurs chefs immédiats.

 

Le prieur sera élu tous les trois ans :

 

Il devra, à tour de rôle avec le sous-prieur, adresser chaque semaine une exhortation aux religieux. Un simple religieux pourra, le cas échéant remplir cette fonction.

 

Voeu de pauvreté :

 

Les religieux pourront jouir entre eux des biens et privilèges accordés à la communauté, aussi longtemps qu'ils resteront attachés à la réforme et vivront conformément à la discipline en vigueur dans la maison.

Défense leur est faite de posséder ou de chercher à s'approprier, pour quelque motif que se soit un pécule personnel.

 

Profession :

 

Tous les ans, le jour de la Circoncision, les membres de la communauté, réunis capitulairement, feront leur profession solennelle de fidélié à la réforme.

 

En 1620, Pierre Gosset, Général de l'Ordre, imitant ce qu'avait déjà fait ses prédécesseurs, donna commission à Claude Gilbin de continuer les démarches aux fins de rattacher à l'Ordre de Prémontré l'abbaye de St Eloy à Metz, transformée en collège.

" Sur quoy en l'an 1620 fut présentée une requête au Roy sur laquelle il y eut arrest qui renvoyait l'affaire aux magistrats sur l'offre que les religieux de l'Ordre avaient fait d'enseigner le jeunesse, sur quoy les magistrats donnèrent leur consentement, ce que voyant Monsieur le cardinal de Lorraine, il s'en fit donner provisions en cour de Rome et puis la donna aux Révérends Pères Jésuites vers l'an 1622. Sur les poursuites faites par Sieur Claude Gilbin, abbé de Justemont, il obtint qu'ils (les Jésuites) paieraient annuellement à Justemont mil livres, nous en avons vue copie non signée ; en suite de quoy les Pères Jésuites voulant esteindre cette pension annuelle, nous trouvons qu'ils ont délivré pour une fois seulement cinq mil livres. A ce sujet, le Manuscrit dit : En 1622, les Jésuites de Metz donnèrent à Claude Gilbin une somme de dix mille francs barrois, au moyen de quoi il leur quitta pour toujours les mil livres qu'ils devaient donner à Justemont chaque année. "

 

RELACHEMENT, PESTE ET GUERRE

 

Claude Gilbin, malheureusement, ne fut pas à la hauteur de sa tâche. Lui qui, au début, avait été un des premiers collaborateurs et des plus chauds partisans de Servais de Laituelz dans l'oeuvre de le réforme des couvents prémontrés, en particulier à Justemont, finit par se retourner contre le saint et intrépide réformateur et détacha son abbaye de l'Antique Rigueur que lui-même avait contribué à rétablir.

" Jaloux de l'influence grandissante de son maître, aveuglé par l'ambition et la haine, il mit désormais à combattre ses anciens confrères l'ardeur d'un sectaire et d'un renégat.

Dans l'une des sessions du chapitre général de 1625, l'orage éclata de plus bel. La majeure partie des représentants de l'Ordre, indisposé contre la réforme lorraine, acceptèrent sans défiance toutes les propositions de Claude Gilbin, regardèrent l'abbé de Ste Marie Majeure comme un fauteur de schisme, le flétrirent comme un instigateur de désordre, un enfant rebelle de St Norbert et le déclarèrent déchu à perpétuité de tous les honneurs de l'Ordre. Puis rejetant les bulles comme subreptices, ils décidèrent d'en appeler au pape et citèrent Servais devant le tribunal de la Rote. Les ennemis de la réforme nommèrent pour soutenir leur procès Jean David, abbé de Ninove, diocèse de Malines, les partisans : Pierre Thionville, alors prieur de Salival, et Claude Morizet, futur abbé de Justemont, qui tous trois se rendirent à Rome. Le 12 janvier 1630, Rome prononça sa sentence en faveur de la réforme. Qu'on juge de la fureur des opposants ! Elle s'accrut encore du fait que le cardinal de la Rochefoucault et Louis XIII se rangèrent du côté des réformés. Enfin, par un arrêt du Conseil d'Etat du 30 mars 1633, l'Antique Rigueur fut définitivement reconnue ".

Les religieux de Justemont, eux-mêmes étaient scandalisés du revirement soudain de leur Supérieur. Un véritable désordre régnait dans leur maison. A ces malheurs internes vinrent bientôt s'en ajouter d'autres qui ruinèrent complètement la communauté. La peste éclata au monastère. Ceux des religieux qui n'en furent point les victimes quittèrent Justemont et se réfugièrent dans d'autres maisons. Claude Gilbin trouva asile à Thionville.

Parmi les rescapés revenus au couvent se trouvaient le P. Bernard Baudoin, sous-prieur, et le frère Laurent, profès de Riéval, agrégé à la communauté de Justemont. Derechef, ils durent prendre la fuit devant l'ennemi qui approchait et pillait tout sur son passage et gagnèrent la ville de Metz.

On était en 1636, l'année de la guerre de Trente ans, la plus funeste et la plus cruelle pour notre région.

Déclenchée dès 1618, à la suite de la "défénestration de Prague " cette guerre comprenait 4 phases : la période palatine (1618-1623), la période danoise (1626-1629), la période suédoise (1630-1635) et enfin la période française (1635-1659) qui fit si grand mal à notre contrée et qui mettait aux prises, d'un côté la France (Louis XIII-Richelieu), alliés aux Hollandais et Suédois (duc Bernard de Saxe-Weimar), de l'autre, l'armée impériale de Ferdinand II, composée de Croates, Hongrois, Polonais, celle de Philippe IV, roi d'Espagne et du Luxembourg et finalement celle du duc de Lorraine, Charles IV, le vainqueur de l'armée protestante sous les murs de Nordlingen (6 septembre 1634). Cette victoire provoqua l'invasion de la Lorraine par le roi de France.

Louis Bertrand, d'après les chroniques locales, résume ainsi la triste situation de notre pays en l'année 1636.

" L'année 1636 resta longtemps célèbre dans les imaginations populaires de chez nous et elle fut marquée d'une croix noire par nos annalistes locaux. On l'appelait l'an des Croates ou l'an de mortalité parce que ce fut à la fois une année de peste, de pillages et de massacres. Les armées séjournèrent si longtemps dans ces pays, depuis la Noël jusqu'à la St Jean, en tourmentant, en molestant, rançonnant, blessant, tuant les personnes, les faisant souffrir des tourments incroyables, que la plupart en sont morts, après les avoir pillés et emporté tout ce qu'ils avaient ".

Voici pour cette même année, ce qu'en dit Jean Beauchez, dans l'ortographe de l'époque :

" Ces Crawacos (Croates) allèrent assaulter Brey (Briey) la pillèrent, brullèrent la plus grande partie des maisons ; tous les hommes et guersons qu'ils y trouvèrent à lun couppèrent la langue, les autres les bras, à autres la teste, outragèrent les femmes et filles qu'ils pouvoient avoir entre leur mains, les petits-enfants en l'age de six à sept ans les pendoient aux branches d'arbres, ils prenoient daucuns hommes et leur faisoient avec des baillons qu'ils leur mettoient en la bouche ouvrir tout au large, puis ils leur faisoient boire à ces pauvres créatures trois ou quatre seaulx deaux, mais de leau qui se purgeoit des fumiers et après voieant qu'ils ne leur pouvoient donner argents ny or ; ils sautoient à pied ferme sur les ventres de ce pauvre peuple tellement qu'on les ouyeoit crever de bin loings. Ne vous saurois descrire le désastre et le malheur qu'ils firent dans la prévosté de Brey et par tout, tellement qu'ils meurdrirent de ses sortes quatre vingt hommes que guersons sean et non compris les femmes et les filles et les petits enfans jusqu'aux ceulx d'un an mettoient ils morts. A la fin du compte il n'y demeura aulcune gens ny bestes en ce pays là, qu'ils n'y gaigna les bois et les villes ".

Dans ses mémoires, le maréchal Fabert, qui, à cette date, était amodiataire des forges ducales de Moyeuvre, nous apprend que lesdites forges furent pillées par les garnisons de Luxembourg et de Thionville, qu'une partie des ouvrages fut détruite, que le fer qui était dans les magasins fut enlevé, que, dans la vallée de l'Orne, le nombre des habitants diminua rapidement, que la famine et les épidémies firent de nombreuses victimes et que les gens dévoraient les cadavres des soldats tombés.

Que savons-nous plus particulièrement de Justemont et de ses abord immédiats en cette année terrible ?

C'est à cette époque que pourrait se placer la disparition du petit village de Vallange qui a laissé son nom à un ban du territoire de Vitry sur Orne. A Vitry, l'église gothique du 15ème siècle fut incendiée. A Beuvange, même 40 ans après l'année des Croates, on ne comptait que 12 habitants.

Quant à notre abbaye, les locaux furent d'abord occupés par les Suédois, sous les ordres du duc de Weimar, puis, à l'approche des troupes étrangères Hongrois entremêlés de Turcs et de barbares. Ces derniers s'emparèrent de tout ce que les Suédois avaient laissé, pillèrent et brisèrent tout. Justemont, privé de ses religieux nous dit le Manuscrit, était dans un état tel qu'il paraissait primo occupanti

 

 

A la nouvelle de la mort de Claude Gilbin, survenue le 28 septembre 1636 à Thionville, les quelques religieux réfugiés à Metz, voulant réparer les torts de leur abbé et entrer dans le devoir, décidèrent immédiatement de procéder à l'élection ou du moins à la postulation d'un nouvel abbé. Pour être conforme à la règle, la procédure devait avoir lieu au couvent. Que faire ? Les gens de guerre étaient maîtres des lieux. A l'unanimité il fut décidé qu'on pénétrerait de force au monastère. Protégés par une équipe de soldats et accompagnés de plusieurs témoins et d'un notaire officiel, les sieurs Nicolas Lambart, chanoine de la cathédrale de Metz, Pierre Courol, licencié en théologie et chanoine de l'église St Sauveur à Metz, Jean Foès, Landric Freurie et deux survivants de Justemont, le P. Bernard Baudoin et le frère Nicolas d'Amermont, se présentèrent, dans le courant d'octobre 1636, à la porte de leur abbaye qu'ils trouvèrent fermée. Leur demande d'entrer fut accueillie par des coups de feu. D'autres volontaires recrutés aux alentours, ayant renforcé la petite troupe d'expédition, on tenta un coup de force et l'on fit l'irruption du couvent. L'entreprise finit en échauffourée et, bien que vaillants, les défenseurs des religieux durent se replier devant la supériorité des occupants ennemis.

De retour à Metz, nos deux pères se crurent désormais autorisés de choisir eux-mêmes en dehors du couvent, le successeur de Claude Gilbin " bonae memoriae ultimi abbatis extra Romanam Curiam et in partibus de uncti ne propter diuturnam vacationem gravia in spiritualibus et temporalibus patiantur dispendia et detrimenta ".

La date de l'élection fut fixée au samedi 25, puis remise au lundi 27 octobre 1636. Une fois l'assemblée constituée, le père Baudoin prit la parole, exposa le but de la convocation et, après avoir invoqué l'assistance du St Esprit, proposa comme futur abbé de Justemont le cardinal Valette, abbé de St Symphorien. Après quoi, Nicolas d'Amermont donna son approbation. Puis l'acte de la postulation fut dressé en attendant la confirmation par les autorités compétentes. La confirmation n'eut pas lieu, car l'année suivante Justemont était toujours sans supérieur. Après réception d'un double décret, daté du 30 décembre 1636, par quoi Charles IV, duc de Lorraine et de Bar, approuvait dans l'un la nomination du Père François Laurent comme procureur, dans l'autre autorisait les religieux d'appréhender la possession des biens de leur mense, on tint, en juin 1637, une nouvelle assemblée et il fut décider que l'élection de l'abbé se ferait à Ste Marie Majeure à Pont à Mousson, après avoir convoqué tous les vocaux. Immédiatement, Pierre Desbans, abbé de Ste Marie Majeure et Vicaire général de l'Ordre de l'Antique Rigueur, envoya la lettre circulaire avec l'indication de la date à laquelle l'élection devait se faire. Le jour fixé était le 17 juillet. Le Père Pierre de Thionville, chargé de procuration des religieux de Justemont choisit pour compromissaires les Pères Simon Raguet, docteur en théologie, Norbert de Viller, prieur de St Paul de Verdun, et Nicolas Jérôme, prieur de Ste Marie Majeure et professeur en théologie. Les trois portèrent leurs suffrages, le dit jour, sur Claude Morizet, 41ème abbé, docteur en théologie, prieur de Mureau et Procureur général en la cour de Rome pour la Congrégation, connu par sa piété et son attachement à la réforme.

 

PERIODE DE RELEVEMENT

 

Munis d'une lettre de mission, approuvée le 17 juillet par le vicaire général de l'Ordre, nos religieux reprirent alors le chemin de Justemont, réintégrèrent leur couvent dévasté et se hâtèrent d'envoyer un écrit au Parlement de St Mihiel lui demandant de bien vouloir agréer leur retour et leur accorder l'autorisation de reprendre tous leurs biens. Le 28 octobre, le Père Desbans, en qualité de Vicaire général, confirma l'élection de Claude Morizet et, le 1er novembre, le Père de Thionville devenu procureur, prit possession de l'abbaye pour et au nom du nouvel élu qui continuait à séjourné à Rome. Cette absence se prolongeant jusqu'en 1639, le Vicaire général se vit obligé d'envoyer une lettre à l'abbé Morizet par laquelle il le destituait du poste qu'il occupait dans la ville éternelle et lui signifiait d'avoir à se rendre à son abbaye. En novembre 1639, il n'était pas encore en place, malgré l'ordre de son Supérieur, et les lettres patentes que le duc de Lorraine lui avait accordées de Sierck, le 11 septembre.

Pour la seconde fois, il se contenta de prendre possession de son abbaye par l'intermédiaire du Père Dominique Collin, son fondé de pouvoir. Il s'en suivit bientôt une complication : Un comte de Mercy revendiqua la place de Claude Morizet comme abbé commendataire et la cure de Richemont devenue vacante, l'intrus, l'abbé imaginaire comme on l'appelait nomma lui-même au bénéfice le frère Paul Mathis, religieux non-réformé de Justemont, ce qui montre, au surplus que la réforme n'était pas encore acceptée par tout le monde au couvent. Néanmoins, le nouveau curé ne reçut aucune institution, étant donné qu'il avait été nommé par une personne qui avait ni droit ni pouvoir ni caractère de ce faire.

Paul Mathis fut expulsé de Richemont et le Père Dominique Collin en vertu de sa procuration reçue de Morizet, en nomma un autre. En 1641, le roi de France accorda aux religieux d'être exempts de loger les gens de guerre et défendit de leur enlever quoi que ce soit contre leur gré.

Rentré enfin à Justemont, Claude Morizet administra l'abbaye durant quelques années pour le plus grand bien de celle-ci. Cinq ans avant sa mort, le 14 mai 1651, il résigna son abbaye en cour de Rome, à Hilarion Rampant, 42ème abbé et, le 14 juillet, Innocent X envoyait les bulles d'approbation que l'official de Metz fulmina le 12 décembre. Le 1er mars de l'année suivante, le duc de Lorraine, de son côté, octroyait de Bruxelles la permission de prise de possession.

Le gouvernement d'Hilarion Rampant ne dura pas longtemps. En 1656, il fut élu à l'unanimité abbé d'Etival. Ayant accepté cette charge, il se démit de celle de Justemont.

 

PROSPERITE ET GRANDEUR

 

L'élection du successeur de Rampant se fit à Justemont, le 13 mars 1656. Elle était présidée par M. Messin, abbé de Rongéval, sur ordre d'Augustin le Scellier, Général de Prémontré. Les religieux présents choisirent comme supérieur Servais Régnauld, 43ème abbé, prieur de Ste Marie Majeure. Le Général confirma cette élection le 31 mars. Du côté civil elle fut agréée par la duchesse Nicole qui était à Paris et par le roi qui, le 9 avril, rédigeait un brevet d'approbation, et, le lendemain, recevait du nouvel élu le serment de fidélité.

De Paris où il séjournait pour affaires, Servais Régnauld envoya une procuration au Père Marian Bachot qui, en son nom, prit possession de l'abbaye, le 29 avril. Enfin, le 24 mai, il se présenta lui-même au couvent muni des lettres du roi et de la confirmation du Général de l'Ordre.

Avec cette élection le couvent reprit sa vie normale et l'on essaya de faire oublier les mauvais jours. Servais Régnauld mit tout en oeuvre pour relever le couvent de ses ruines, soutint plusieurs procès pour défendre ses droits, réalisa plusieurs acquêts, introduisit la solennité des Quarante - Heures dans son église (1663) et y érigea la Confrérie du Rosaire (1666). Nommé vers 1665 définiteur de la Congrégation des chanoines réguliers de l'étroite observance, il entreprit plusieurs fois la visite des maisons y rattachées.

Louis XIV s'étant emparé de la Lorraine en 1670, alors que le duc de Lorraine, Charles V, guerroyait en Allemagne et contre les Turcs, le roi exigea, en 1680, de Servais Régnauld une seconde prestation de foi et de fidélité que l'abbé prêta en ces termes :

" Ce jour, Servais Régnauld, abbé de Justemont, tant pour lui que pour les religieux de la dite abbaye, s'est présenté à la chambre en exécution du roi du 17 octobre dernier et publication d'icelle et, entré dans la dite chambre précédé du greffier et du premier huissier, se serait approché de M. le premier Président et tant à genouil sur un carreau lecture faite du mémoire par lui, contenant à quel titre il possède ses fiefs, à fait les foy et hommage dus à sa Majesté à raison de la Seigneurie dudit lieu, de la justice foncière de Beuvange, Vitry sur Orne, Gandrange et Budange pour un quart, Haméviller, Frémécourt et du moulin de Richemont situés dans les prévostés de Thionville et Briey, et Semécourt en partie, pays messin, pour le défaut d'investiture prise de sa Majesté par le Sr Evêque de Metz pour jouir du temporel de son Evêché duquel les fiefs de la prévosté de Briey sont mouvans et les autres immédiatement du roi. Promis foy, loyauté, service à sa dite Majesté envers tous et contre tous, se comporter comme bon et fidèle vassal, lége et tenu de faire envers son Souverain Seigneur. Auxquels foy, hommage et serment de fidélité il a esté reçu sauf le droit du roi et l'autrui et à la charge de donner à la chambre son adveu et dénombrement dans quarante jours suivant l'ordonnance et de payer si fait n'a été les droits et devoirs à sa Majesté si aucuns sont dus. Fait à Metz en la chambre royale le 13 décembre 1680 ".

A la suite de ce serment, l'Abbé Régnauld , sur requête du lieutenant de Thionville, dut rétablir et déposer le dénombrement de tous les biens dépendant de l'abbaye, et les publications de ce dénombrement furent faites solennellement trois dimanches consécutifs à Vitry à l'issue de la messe paroissiale par les soins de Jean Guillaume, sergent au baillage, résidant à Rosselange (mars 1682 ).

En 1685, Servais Régnauld fut élu par le chapitre général Circateur de l'ordre de Prémontré. Cette haute distinction et les multiples travaux qu'elle entraînait ne l'empêchaient pas de se mettre à la disposition du curé de Vitry lorsque le ministère paroissial de celui ci l'exigeait. On trouve la signature de l'abbé de Justemont sous plusieurs actes de 1682 et de 1686, en l'absence du curé , l'abbé Rollin, promoteur de l'archiprêtré de Rombas.

Vers la fin de novembre 1694, l'abbé Regnauld tomba malade . On le transporta à Metz afin d'y être plus facilement soulagé. Après de longues souffrances supportées avec résignation à la volonté de Dieu, il mourut le 6 février 1695. Son corps fut ramené à Justemont et inhumé aux grades presbytéraux .

Dès que l'abbé Régnauld fut mort, le Père Bertinet, Prieur de Justemont, annonça la vacance à M de Sève, Intendant de Metz, qui en averti le roi. Ce dernier, ayant été informé que cette abbaye était régulière, permit l'élection et commit ledit Intendant, le Seigneur de Givry, commandant à Metz, et le Père Remy Josnet, abbé de Salival, pour y assister. La procédure eut lieu d'une manière inusitée jusqu'alors. Le roi proposa qu'on choisît trois religieux capables de remplir la dignité abbatiale, après quoi , lui même nommerait un des trois. Les compromissaires appelés à l'élection portèrent leur choix sur les  RR PP Jérome Bertinet, Prieur , Joseph Bernier , Procureur de Justemont , et Joseph Malcastel, Procureur de Sainte Marie Majeure. L'intendant envoya le résultat au roi, qui désigna le Père Jérôme Bertinet 44 eme abbé, la veille de Pâques, 2 avril 1695. Le 26 mai , les religieux avertis de cette nomination, s'assemblèrent capitulairement et rédigèrent un acte par lequel ils agréaient et acceptaient le P Bertinet pour leur abbé. Le 7 juin , Michel Colbert, Général de l'Ordre, confirma cette élection.

Bertinet prit possession de son abbaye le 25 juin. Le 14 juillet, l'évêque de Metz trop occupé, lui permit de ce faire inaugurer ailleurs. Il se rendit donc à Strasbourg où le 14 août il reçut la bénédiction abbatiale de l'archevêque de Dublin, Primat d'Hybernie, réfugié dans cette ville à cause des hérétiques qui envahissaient son diocèse. Les lettres d'élection furent ensuite insinuées au greffe des insinuations pour les ecclésiastiques à Metz. Comme Lefebre, économe de l'Evêché de Metz à la mort de l'abbé Régnauld, avait mis le scellé en la maison de Justemont et saisi toutes les fermes de l'abbaye, Jérôme Bertinet mit immédiatement opposition à cette entreprise et appel fut porté au Parlement de Metz où Lefebre se vit condamné aux dépens, dommages et intérêts.

La grande préoccupation de l'abbé Bertinet jusqu'à sa mort fut de rénover le couvent de fond en comble et de lui rendre son ancienne splendeur. En se rendant au chapitre général, il tomba malade à Rouvre et y mourut le 23 avril 1721, âgé de 66 ans. Son corps fut ramené et enterré à Justemont.

date de reconstruction du mur de soutainement

Le 3 mai 1721, Claude Honoré Lucas de Muin, Général de l'ordre, pria le Père Louis Hugo, abbé d'André fontaine, coadjuteur d'Etival de se rendre à Justemont pour faire élire le successeur de l'abbé Bertinet. Chemin faisant, le commissaire fut pris de fièvre à Sainte Marie Majeure, ce qui fit que le 2 juin, il délégua et substitua à sa place le Père Joseph Boucard, abbé de l'Etanche. Léopold Ier Duc de Lorraine chargea le comte de Gournai de Friaville et le Sieur Bourcier de Viller, conseiller d'état de se trouver à l'élection fixer au 6 juin. Le 18 François Gaillard 45 eme abbé fut canoniquement élu. Le 8 juillet il obtint du parlement de Nancy un arrêt de prise de possession et le 12 juillet il fut mis en place par Nicolas Félix, abbé de Sainte Marie Majeure. Jean Mathis, évêque in partibus et suffagant de Trèves, lui donna la bénédiction le 2 septembre. Une des principale tâche de l'abbé Gaillard consista à parfaire l'oeuvre de restauration de sa maison, surtout à y faire régner la ferveur. Il envisagea la construction d'une nouvelle abbatiale avec le produit des bois pris dans la contrée de Justemont, comme cela ressort d'un procès d'arpentage du 13 juillet 1726. Malheureusement, ce projet , il ne put le mettre à exécution. Il mourut l'année suivante, le 8 juin, jour de la Trinité, après avoir reçu les sacrements de l'Eglise. Au bout de dix jours, le Père Lucas, abbé de Prémontré, donna commission à François Humbert, abbé de Bucilly, et Vicaire Général de l'Ordre, de présider à l'élection d'un nouvel abbé. Son Altesse royale délégua Messieurs François Servens et François Charret, professeur en droit à l'université de Pont à Mousson, pour se transporter à Justemont au jour indiqué et déclarer de la part du Souverain qu'il voulait que l'élection fût libre et sans caballe, souhaitant, au reste, qu'on choisît un homme de mérite, capable de gouverner et de s'acquitter des devoirs de sa charge.

A la date fixée, on procéda à l'élection par voie de compromis. Le Père Pierre Jacques de Jussy, 46 eme abbé, administrateur de Blanzey et curé de Moulin, fût proclamé élu, le 15 juillet. Le même jour, le Vicaire général donnait son assentiment et, le 6 août, le Général faisant sa visite à Belval, confirmait l'élection. La mise en possession se fit le 19 août par le P Nicolas Félix, abbé de Sainte Marie Majeure, et par Jean Pochon notaire apostolique, résidant à Rombas. La bénédiction fut conférée à Trèves par le suffragant Mathias. L'abbé Jussy pris à coeur de réaliser les projets d'embellissement du couvent conçus par son prédécesseur. C'est à lui qu'on est redevable de la reconstruction à neuf de l'abbatiale qui, commencée en 1748, ne sera complètement terminée qu'en 1790. La construction des deux pavillons d'entrée alla de front avec celle de l'abbatiale. Des réparations faites à l'église et aux autres dépendances, l'aménagement du grand jardin et du jardin potager attenant à l'abbatiale, furent aussi son oeuvre.

Pierre Jussy est mort le 28 janvier 1750. Il fut le dernier des abbés réguliers de Justemont.    

 

 

DE LA COMMENDE A LA REVOLUTION

 

CE QU'ETAIT LA COMMENDE.

 

 A partir de la mort de l'abbé Jussy, le couvent passa sous le régime de la commende. La commende consistait primitivement à recommander une abbaye vacante à un évêque ou à un prince pour qu'il prît soin de ses intérêts. Bientôt, ce fut simplement l'attribution du couvent, même à un séculier souvent sans caractère sacerdotal, non choisi par les supérieurs de l'Ordre, mais nommé directement par le pouvoir temporel en vertu d'un indult papal. Aucune résidence ni présence ni même aucune fonction n'étaient exigées de la part du bénéficier. Parfois même c'était un personnage peu recommandable. Evidemment, ces prélats séculiers ou abbés commendataires, se contentant bien souvent de prélever les revenus, voulaient pour eux-mêmes le plus d'argent possible aux dépens du culte de Dieu et au détriment des bâtiments et des religieux.

On conçoit dès lors pourquoi nos religieux avaient réclamé dès 1615, la séparation de mense qui, nous l'avons vu plus haut, distinguait les biens de l'abbé de ceux des simples religieux ainsi que leurs charges respectives. Dans une autre partie, qui traitera en détail des biens du monastère, nous ferons cette distinction des possessions et des revenus pour chaque mense.

 

LA REPARTITION DES CHARGES.

 

 Quant aux charges, elles se répartissaient comme suit d'après un état du milieu du XVIIIème siècle, qui rappelle en partie ou complète les conditions de séparation de mense de 1615 :

La mense abbatiale (l'abbé) avait comme charges : l'entretien de l'église de l'abbaye en sa totalité, la pension, l'oblat et l'imposition faite par le petit séminaire de Metz, quatre livres dix sols pour l'abbaye de Saint Hubert, le vingtième denier autant qu'il sera dû, les autres petites charges ordinaires, notamment pour les bois.

La mense conventuelle (le Prieur) était tenue : d'entretenir douze religieux, de pourvoir à l'entretien de tous les bâtiments conventuels à la seule réserve de l'église, des aumônes et hospitalité, de donner à monsieur l'abbé, quand il voudra se trouver au réfectoire la portion canonique, de même à son domestique à la seconde table, de verser à la chambre ecclésiastique de Metz un don gratuit annuel taxé à la somme de 200 livres.

 

LES ABBES COMMENDATAIRES ET LES DERNIERS PRIEURS.

 

 La Gallia christiana indique quatre abbés commendataires de 1750 à la Révolution :

1. LE prince Louis de Salm, nommé par Stanislas 1er ,roi de Pologne et duc de Lorraine.

2. Charles Roger de Listenois, prince de Beauffremont, chambellan de sa Majesté le roi de Pologne, chevalier non profès de l'Ordre de Saint Jean de Jérusalem, prince du Saint Empire romain, premier bailli de Briey de 1753 à 1769 ; durant la même période abbé de Justemont.

3. N. de Lezay de Marnezia, comes Lugdunensis et vicarius generalis a rege Ludovico XV nominatus anno 1769, verum traductus est ad Abbatiam tertio octobris 1779.

4. Louis N. le bégue de Majainville, primicerius et vicarius generalis Metensis a rege Ludovico XVI designatus.

Nous n'avons rien trouvé qui puisse nous donner une idée du rôle joué par ces abbés dans les affaires de Justemont, si ce n'est un acte de 1763 dans lequel il est fait mention de Roger de Beauffremont, qui conjointement avec le prieur et les religieux, obtient l'autorisation de couper et vendre un quart de réserve dans les bois de Justemont et un autre acte de 1768 où le même abbé figure dans un arrêt concernant le pressoir de Vitry.

Nous rencontrons aussi, au début de la Révolution (décembre 1790) Louis de Majainville, qui réclame et reçoit une indemnité et une pension viagère. En vertu de la Commende, l'autorité et la direction de l'abbaye étaient passées entre les mains du prieur claustral qui, par le fait, devenait le personnage le plus important et le plus en vue du couvent.

A son sujet, il fut arrêté au chapitre national de l'Ordre, à la séance du 20 septembre 1770 :

1. Que les prieurs seraient destituables par le définitoire du chapitre à la pluralité de 7 voix sur 10.

2. Qu'on donnerait, conformément aux règlements anciens, un Conseil à Monsieur le Général pendant l'intervalle des chapitres et que, si un prieur tombait dans le cas d'une destitution visible urgente, il pourrait être déposé par le Général et son Conseil.

 

Voici les noms des prieurs qui se succédèrent à Justemont depuis l'introduction de la Commende jusqu'à la suppression du couvent :

 

1. CADET Jean (1751 - 1754)

2. COLLIN Nicolas (1754 - 1755)

3. DONJON J.F. (1756 - 1763)

4. MICHEL F. (1764 - 1772)

5. LOUVRIER J. ( 1773 - 1778)

6. JACQUEMIN J. ( 1779 - 1781)

7. BARROIS Barthélemy (1782 - 1785)

8. MOUROT Joseph (1786 - 1788)

9. BARROIS Barthélemy (1789 - 1792)

 

L'ANNONCE DES DERNIERS JOURS.

 

 Malgré la triste expérience du passé, les sombres années de troubles intérieurs, les ravages répétés causés par les guerres et malgré la funeste Commende, les Prémontrés de Justemont avaient foi en l'avenir. L'heureux développement du dernier siècle ne leur en était-il pas un garant ?

Hélas ! en 1768, un édit de Louis XV et les travaux de la trop fameuse Commission des Réguliers, inaugurèrent la grande persécution religieuse qui éclata en 1789. Notre monastère, comme tous ceux de son Ordre, en devint la victime.

 

L'HISTOIRE PARTICULIERE DU COUVENT

 

        Après avoir étudié, dans notre première partie, l'histoire générale de l'abbaye depuis sa fondation jusqu'à la veille de la révolution, aperçu qui relatait le développement du couvent sous ses différents abbés, les principaux événements, les beaux et les malheureux jours, pénétrons maintenant dans le monastère pour en connaître les habitants, les lieux et la vie qu'on y menait.

 

LES RELIGIEUX

 

CE QU'ILS ETAIENT.

 

DEFINITION DE L'ORDRE

 

        Les religieux de Justemont, fils de Saint Norbert, ainsi que nous le disions sommairement dans notre introduction, appartenaient à un Ordre de chanoines réguliers qui avaient adopté la règle de Saint Augustin. On peut définir les chanoines réguliers " le clergé religieux d'une église ".

Il constitue tout d'abord un clergé, c'est à dire un groupe d'hommes qui participent, plus ou moins selon l'Ordre, à la puissance sacerdotale de Notre- Seigneur Jésus- Christ, et comprenant toute la hiérarchie ecclésiastique : des prêtres, des diacres, des sous-diacres, des acolytes...de simples clercs. Parfois, il pouvait aussi y avoir des frères convers et des enfants élevés pour le service des autels.

Mais ce clergé, c'est là son signe distinctif, est un clergé religieux, c'est à dire qu'il s'est lié par trois voeux : celui de chasteté comme tous les clercs engagés dans les ordres, celui d'obéissance vis à vis de ses Supérieurs, celui de la pauvreté : non pas le dénuement complet comme les ordres mendiants, mais le renoncement à toute propriété pour mener une vie entièrement commune. La communauté peut posséder, mais aucun chanoine ne peut s'approprier quoi que ce soit. Un relâchement s'étant produit, sur ce point, un chapitre général de 1451 défendit sous peine d'excommunication d'employer les biens de l'Ordre à des usages personnels, de faire des distributions d'argent aux religieux et d'avoir un pécule. Si un mourant est convaincu d'avoir un pécule et ne se repent pas, il sera privé de la sépulture ecclésiastique et enseveli dans le fumier. Les Supérieurs du monastère pourront seuls garder l'argent nécessaire à la dépense. L'Abbé et le Prieur devront visiter fréquemment les cellules où personne ne devra conserve de boîte ou d'armoire fermant à clef.

Enfin, ce clergé religieux est attaché d'une façon fixe et stable au service d'une église ou d'une collégiale. Ce service consiste en trois choses : d'abord à se vouer à la prière publique, c'est à dire à l'office divin, à la récitation en commun du bréviaire sept fois par jour, et à la célébration de la messe conventuelle qui est l'acte centrale de la journée. Après la prière publique, vient ensuite le service du peuple chrétien par l'annonce de la parole de Dieu et l'administration des sacrements soit à la tête d'une paroisse soit en secondant les curés. Finalement, la pénitence qui comprend le jeûne, l'abstinence, le recueillement et le silence.

 

LA PROFESSION RELIGIEUSE

 

        Tous les ans, le premier janvier, les religieux renouvelaient leurs voeux en signant dans le " Liber professionum pro monasterio Mariae Justimontis ordinis praemonstratensis " la formule suivante :

        " Moi frère N, m'offrant, me donne à la communauté de l'ancienne rigueur de l'ordre de Prémontré et je promets la conversion de mes moeurs, l'amendement de ma vie et la stabilité. Je promets aussi la pauvreté, la chasteté, l'obéissance parfaite en Jésus-Christ selon l'Evangile du CHRIST, la règle de Saint Augustin et les instituts de ladite communauté, à notre Révérendissime Général moderne et à ses successeurs canoniquement élus comme aussi aux supérieurs de ladite communauté. Je renouvelle aussi le serment que j'ai fait autrefois.

En foi de quoi j'ai signé au monastère de Justemont ce premier jour de janvier de l'an mil...... "

 

L'ORGANISATION

 

        L'organisation des Prémontrés exigeait, à côté des Supérieurs généraux de l'Ordre tels que le Général, les Vicaires généraux, les visiteurs ou circateurs..., des supérieurs immédiats placés à la tête du couvent. Celui de Justemont comprenait les titulaires suivants : l'abbé régulier mitré, choisi par le chapitre conventuel, et recevant confirmation de son élection soit par le Général, soit par le chapitre général, soit par les vicaires généraux de l'Ordre, soit simplement par l'abbé qui avait droit de patronage sur le monastère.

Le prieur claustral, remplaçant de l'abbé surtout à partir de la commende.

Le sous-prieur, tous trois chargés de la direction général.

Le procureur ou proviseur, occupé particulièrement à la vie matérielle.

Le maître et sous maître des novices qui complétaient la formation des jeunes profès.

Le chantre, le sacristain et l'organiste qui veillaient au culte de Dieu.

Les religieux ou frères qui, depuis la réforme, s'intitulaient chanoines réguliers de St Augustin de l'estroit ordre des Prémontrés.

Enfin, on y rencontrait des frères convers et même parfois des soeurs données.

Outre les religieux profès engagés dans les ordres (prêtres, diacres et sous-diacres), et les frères convers, notre communauté comptait aussi parmi ses membres, conformément aux statuts de l'Ordre J.II. cap. 24,n. 24, des frères donnés et des soeurs données, chargés particulièrement de l'entretien de la maison et des jardins.

C'était presque toujours des personnes qui, désireuses de se soustraire aux dangers du monde, s'engageaient à Justemont comme domestiques et après un temps de probation plus ou moins long, étaient reçus devant notaire en qualité d'oblats perpétuels, après avoir cédé au couvent tout leur avoir (habits, meubles, argent et autre biens) avec l'obligation de leur part de rendre à la maison tous les services en leur pouvoir, de promettre fidélité, chasteté et obéissance aux supérieurs présents et à venir, sans néanmoins en faire voeu ; à charge pour le couvent de leur fournir le nécessaire pour la nourriture et le vêtement, de les faire participer aux avantages spirituels de l'Ordre, de les enterrer honorablement avec un service après leur mort ; avec défense de les congédier de la maison sans leur consentement et celui de leurs supérieurs et sans motifs graves, prévus par les statuts.

Dans le cas où ils quitteraient la maison dans l'espace de 10 années, la maison devrait leur payer 30 livres pour chaque années ; s'ils le faisaient après dix ans, ils ne pourraient exiger que 300 livres.

Comme frères donnés, nous pouvons en citer trois :

En 1725 : Nicolas Verdier, 27 ans fils de François Verdier et de Claudine Huisson, d'Elbare sur Meuse.

En 1743 : Didier Bougerel, 37 ans fils de Jacques Bougerel et de Frémine Corda, de Mancieulle.

En 1755, Christophe Chardar, 50 ans fils de Nicolas Chardar et de Barbe Sébastien, de Pagny sous Prény. Attaché à la maison depuis 35 ans, c'est lui, comme il a été déjà dit, qui assista le dernier abbé régulier de Justemont dans la maladie qui devait l'emporter. Les religieux surent récompenser le dévouement de ce bon serviteur en l'acceptant comme frère oblat et en lui  assurant toutes sortes d'avantages spirituels et temporels.

Les soeurs données étaient chargées de la cuisine et du linge, parfois de l'entretien et de la garde de la maison que le couvent possédait à Metz en Chambière. elLes prendront soins des meubles et n'y laisseront loger personne.

Nous ne connaissons que deux soeurs données :

En 1737 : Marie Thiss, 35 ans fille de Jean Thiss et de Lucie Henrion, de Beuvange.

En 1785 : Françoise Collignon, née le 2 juin 1726 et baptisée le lendemain à la paroisse de Saint Marcel à Metz.

 

LE COSTUME

 

St Norbert adopta pour ses fils un costume de couleur blanche, non pas, comme le prétend sans preuve une tradition, à la suite d'une apparition de la Ste Vierge au saint fondateur de l'Ordre, mais à cause de cette recommandation que St Norbert adressa à ses frères :

" Nous devons imiter par la couleur de nos habits la blancheur des anges et ne point rougir du scandale que le monde en pourroit prendre. Mais , comme nous sommes aussi destinés à la pénitence, n'ayant point de honte de l'habit des pénitents. Quand nous approcherons du sanctuaire et que nous pénétrerons en présence du Seigneur, ne manquons pas de nous revêtir d'aubes ou de surplis ".

L'habit consistait en une tunique de laine blanche, symbole des pénitents. Par dessus, les pères revêtaient le pelisson qui est une robe de pelleterie enfermée entre deux étoffes de telle manière que la fourrure n'apparaisse qu'au col et aux manches. Puis, ils prenaient une grande tunique de laine blanche qu'on remplaçait pour les fonctions liturgiques par un surplis de lin. Une ample chape blanche munie d'un capuchon leur couvrait les épaules. En été, on remplaçait le lourd et chaud pelisson par une cotte ou tunique plus légère.

En 1773, l'habit subit une légère modification. Il comprenait la soutane, le scapulaire, la ceinture et la rabat, de couleur blanche. Au choeur, en été, on portait le surplis et la barrette blanche. En hiver, l'habit de choeur se composait du rochet, d'une chape et d'un capuce blanc. Pour voyager, on usait d'une soutanelle blanche, d'un scapulaire court et d'un chapeau blanc. Les convers ou frères laïcs avaient la soutane blanche, le scapulaire et la chape de couleur grise.

 

LE NOMBRE

 

Les religieux de Justemont étaient ordinairement au nombre de 13 y compris l'abbé. D'après un état envoyé au chapitre général de l'Ordre en 1770, la communauté était composée de 6 prêtres et de 3 frères laïcs. A partir de 1782, le nombre des religieux profès varie entre 4 et 9. Nous verrons bientôt que quelques-uns, au moins deux, vivaient éloignés de la maison pour cause de ministère. A moins d'être revêtu d'une charge importante, comme celle de prieue, sous-prieur, procureur ou curé, rarement un religieux ne séjournait à Justemont plus de cinq ans, parfois un ou deux ans seulement. Quelques-uns y revenaient après une absence plus ou moins prolongée.

Le livre des professions révèle les noms différents de plus de 200 religieux qui se succédèrent à Justemont de 1706 à la Révolution.

 

 

LES LIEUX

 

Dans l'impossibilité de suivre le développement et les transformations successives de l'abbaye ainsi que de ses dépendances immédiates dans le cours des siècles, nous nous bornerons généralement à reproduire dans ce chapitre, la topographie extérieure et intérieure du monastère d'après des données ne remontant guère au-delà du XVIII siècle.

Dans un rapport du 7 novembre 1791, M. Oudin, procureur syndic du district de Briey, fait ainsi la description d'ensemble des lieux :

" Cette maison (religieuse) est située presque en haut d'une montagne très élevée distante de Metz, Thionville et Briey d'environ trois lieues, mais plus rapprochée de cette dernière que des deux autres.

Son accès est absolument difficile avec des voitures, surtout dans les temps pluvieux, le chemin est très escarpé et le fond un peu aquatique ; les gens à pieds y parviennent par des sentiers presque taillés à pic pour ne pas faire le circuit que sont obligés de faire les gens à cheval ou en voiture. La partie supérieure de la montagne est couverte de broussailles que l'on n'a pu défricher et la partie inférieure est en vigne. Le bâtiment est spacieux, solidement construit. Quoique élevé, l'eau y est abondante, il y a plusieurs sources et une fontaine. Il y a un jardin. L'air qu'on respire à Justemont est sain et pur. Le coup d'oeil est agréable, on découvre des appartements et du jardin, le vallon qui est entre Metz et Thionville ".

 

LA MAISON CONVENTUELLE

a) SA POSITION

La maison conventuelle qui abritait la petite communauté des religieux à malheureusement complètement disparu. D'après la disposition actuelle des lieux et le plan cadastral de 1810, elle était assise sur le terre-plein qui longe, entre l'ancienne ferme et le jardin, le versant ouest de la colline faisant face au Honnecque.

 

b) SA CONTRUCTION

La dernière construction devait dater de la fin de ce XVII siècle dont la première moitié avait été si funeste à l'abbaye, Justemont fut complètement incendié, dit le chroniqueur d'alors ou au plus tard du commencement du XVIII siècle de l'époque de Jérôme Bertinet ancien prieur devenu abbé de 1695 à 1721, de ce qui il est dit : " caducas monasteri aedes instauravit a fundamentis ".

Ce qui reste du mur de soubassement et d'embrasures des fenêtres indique qu'il s'agissait d'un solide bâtiment, construit à sa base avec de beaux moellons dans le genre de ceux utilisés au haut mur qui soutient le grand jardin, dépendance de la maison conventuelle, et qui est de la même époque. Sous toute l'étendue de la bâtisse et peut être ad delà courait, en se ramifiant, une haute et large galerie bien voûtée, les caves soutenue par endroit d'énormes piliers et recevant le jour par des ouvertures en plein cintre qui permettent encore présentement la visite de certaines parties non obstruées du souterrain.

.

 

 L'ABBATIALE

a) Sa construction et son emplacement.

La maison des religieux n'était pas encore complètement reconstruite que déjà, en vertu de la séparation de mense, le successeur de Jérôme Bertinet, l'abbé François Gaillard (1721- 1727) songea à l'érection, pour son compte, d'une nouvelle abbatiale. En 1726, il demande l'autorisation de faire une coupe dans les bois de Justemont pour emplacer le produit aux bâtiments d'une demeure abbatiale. L'abbé Jussy (1727-1750) fait une semblable démarche en 1744 et quatre ans après, passe l'exécution du projet. Le frontispice du bâtiment porte le millésime de 1748. Comme emplacement on choisit un endroit un peu retiré de la maison conventuelle, à proximité de la ferme. L'entrée principale donnait sur la cour du cense, dite basse-cour et regardait le portail de l'église.

b) Prise de possession et description.

A peine achevée, l'abbatiale fut occupée par le constructeur l'abbé Jussy, le 18 avril 1749. La prise de possession se fit devant M. Pochon notaire à Rombas, qui en établit le procès-verbal.

Le 18 février 1750, trois semaines après la mort de l'abbé Jussy, les religieux donnent l'état général suivant du bâtiment : la maison abbatiale bâtie et construite tout à neuf, couverte en pavillon, a six jours de face en bas au rez de chaussée et sept au premier étage du devant et autant à la face de derrière qui donne sur une petite cour. Elle consiste en de belles caves voûtées, cuisine, une dépense, quatre pièces en bas de plein pied, une bûcherie, poulalier, boulangerie, quatre belles chambres en haut avec cabinets, il y a aussi deux grands greniers qui règnent au-dessus des appartements et qui ont autant de jour du devant que du derrière que les appartements et les lucarnes en proportion, le tout couvert d'ardoises et proprement. L'administrateur de l'abbatiale est logé actuellement dans le bas de la dite maison et en occupe une partie de même que les granges et les écuries.

c) Nouvelle destination.

Comme il vient d'être dit, l'abbatiale n'est plus occupée par un abbé régulier dès février 1750, mais au moins en partie par l'administrateur du couvent, c'est à dire par le prieur. Cet abandon de la destination primitive du nouveau bâtiment s'explique par le fait de l'introduction, précisément en cette année de la commende qui écartait l'abbé régulier et introduisait désormais un abbé commendataire. Ces derniers, ordinairement des princes, logèrent-ils jamais dans l'abbatiale ?

Nous ne le croyons pas. D'abord, résidant loin du couvent, ils n'y venaient que très rarement et uniquement pour percevoir les revenus de leur bénéfice, les biens de leur mense étant laissés à bail aux religieux. Ensuite, les baux successifs (17521779) de la ferme joignant l'abbatiale, stipulent que les preneurs jouiront de la maison abbatiale, à l'exception de quelques appartements. Enfin, l'inventaire de 1790 mentionne encore des pièces

réservées à l'abbé dans la maison conventuelle. L'abbatiale surnommée après coup le château ou la princerie servit donc dans la suite de logement au prieur et principalement au censier, ce qui fera qu'à la Révolution, elle sera considérée comme partie intégrante de la ferme, vendue comme telle et préservée ainsi de la destruction.

 

 L'EGLISE

 

a) Son histoire

Dans sa charte de fondation (1124), Euphémie de Vatronville posait sa condition au premier abbé de Justemont. La construction de l'église s'effectua en même temps que les premiers bâtiments conventuels, c'est à dire au début du XII siècle.

La consécration eut lieu le 28 septembre 1174, d'après une épitaphe en pierre retrouvée parmi les ruines. Plusieurs faits nous permettent de croire à la destruction totale ou partielle de l'édifice dans le cour des siècles.

Sous Nicolas Herman (1591-1609) dit le chroniqueur de l'abbaye, le couvent fut pillé par les hérétiques (Hollandais), les lieux saints profanés, les édifices démolis...

En 1636, nouvelle dévastation occasionnée par la guerre de Trente ans : Justemont fut incendié.

Nous trouvons en outre des débris d'anciennes colonnes employées à la construction de certaines voûtes souterraines.

Enfin, nous lisons que le sanctuaire fut réparé et restauré du temps des abbés Bertinet (1695-1721), Gaillard (1721-1727), Jussy (1727-1750) pour finalement disparaître à la Révolution.

b) Sa description

L'emplacement et l'orientation du bâtiment, grâce au plan cadastral de 1810, ne font aucun doute, le portail, dont un côté s'appuyait légèrement contre le pavillon d'entrée sud, comme l'indique un contrefort encore subsistant, avait vu sur l'abbatiale, tandis que le choeur était tourné vers Metz dans la direction du grand jardin. Des fouilles menées en 1935 n'ont fait que confirmer cette position. Aucun document, aucun tracé géométral, aucune gravure n'ont pu jusqu'ici nous indiquer la disposition extérieure et intérieure des différentes parties de l'église. Seules de nouvelles fouilles poussées à fond cette fois permettraient d'en reconstituer le plan précis. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que du portail à l'entrée de l'abside, la nef mesurait 42 m.50 de longueur et 7 m. de largeur, ce qui, avec l'avant choeur, le choeur et les bas côtés, donnait à l'ensemble une longueur et une largeur de 50/15 m. édifice assez vaste, par conséquent, pour recevoir des fidèles en grand nombre, comme ce fut le cas en l'année 1767, où il est dit que près de 8000 personnes des environs reçurent le sacrement de confirmation à Justemont. On lit, en effet, dans les actes religieux de Pierrevillers : " Je soussigné curé de Pierrevillers certifie que le dixième du mois d'août de cette présente anée, la confirmation a été donnée au couvent de Justemont par M. notre Evêque à différentes paroisses de l'Archiprêtré qui devait être au nombre de huit mille, j'ai distribué à mes paroissiens 553 billets dont en inscrira les noms dans un registre particulier

N. Thomas, curé de Pierrevillers ".

Le style de l'église primitive ne peut-être plus précisé, peut-être s'agissait-il d'un secondaire-roman dans le genre des piliers des galeries des caves. Les nervures ogivales, les fleurons, les morceaux de fûts et les bases de colonnes, mis à jour en 1935, révèlent ensuite un gothique du XIV siècle semblable à celui du choeur de l'église de Gandrange, également l'oeuvre des religieux de Justemont.

a) Son aménagement intérieur.

b) Les autels.

Le maître-autel qui ornait, en dernier lieu, l'église abbatiale, subsiste encore. Acheté par la commune de Vitry à la Révolution, il constitue actuellement le plus beau joyau de l'église paroissiale de Vitry. Nous sommes donc à même de le décrire.

Trois pièces sont particulièrement remarquables : le panneau central de la table, le tabernacle et la niche d'exposition, le tout recouvert de feuilles d'or, style Renaissance, milieu de XVII siècle.

L'antique et riche autel a subi une importante et nécessaire réparation en 1928 par la maison Klem de Colmar, mais la restauration (redorure à l'antique), à part l'ajoutage, de chaque côté de l'autel, de deux piédestaux assortis à l'ensemble et sur les panneaux desquels figurent une Annonciation et une Fuite en Egypte, a pris grand soin de respecter le chef d'oeuvre primitif.

On ne se trompe guère en admettant que les deux artistiques reliquaires en bois, placés maintenant sur l'autel, et les deux crédences également en chêne, faisaient jadis partie de l'ensemble du maître-autel de Justemont, puisque ouvragés dans le même style.

Les petits autels devaient être au nombre de trois. En parlant des reliques, les Annales des Prémontrés en signalent deux. Le Nécrologe de l'abbaye mentionne Théodore Marchal de Briez comme fondateur d'un autel à tous les saints.

 Les chapelles et la crypte.

L'existence d'une chapelle dès le XII siècle, paraît prouvée d'après ce texte : " Zacharie, premier abbé, mourut à Justemont et fut inhumé selon toute apparence dans son oratoire qui était la chapelle de Saint Laurent ". Il n'en sera plus jamais question dans la suite. Par ailleurs, le testament d'une bienfaitrice de Justemont, Lucie de Sucey, signale la présence d'une chapelle du Rosaire : " Je prie les RR. PP. abbé, prieur et religieux de faire donner à mon corps sépulture en leur Eglise, en la chapelle du Rosaire ". On objectera : le terme chapelle n'est-il pas souvent confondu avec celui d'autel ? Certes, mais les fouilles de 1935 ont précisément démontré qu'il existait au moins deux chapelles, une de chaque côté du choeur de l'église. Nul doute qu'il y avait une crypte sous l'église abbatiale. C'est encore un des résultats desdites fouilles : Des marches d'escaliers en pierre descendent sous la nef de l'édifice. N'est ce pas dans cette crypte que plusieurs abbés et certains illustres bienfaiteurs du monastère reçurent sépulture ?

 Les Statues.

Les statues ne devaient pas manquer à Justemont. A elle seule, l'église de Vitry Beuvange en conserve cinq, toutes en chêne, sans doute les plus populaires, qui doivent à la piété et au sang-froid des habitants d'avoir pu survivre à la ruine de l'abbaye.

Saint Augustin, dont les religieux suivaient la règle. La statue représente, sous la figure d'un beau vieillard à la barbe et aux cheveux chenus, l'évêque d'Hippone debout, mitré, en chape, avec surplis et étole, tourné vers sa gauche qui, dans un geste d'offrande, soutient un choeur flamboyant, symbole de la charité, et tenant de sa droite la crosse épiscopale.

Saint Norbert, le fondateur de l'Ordre. Egalement debout, mitré, en chape avec surplis et étole, imberbe, les bras larges ouverts dont la gauche s'appuie sur la crosse patriarcale, alors que la main droite présente un ciboire, symbole du culte eucharistique, cher aux Prémontrés.

Ces deux statues, nouvellement repolychromées, se trouvent placées sur les deux piédestaux modernes du maître-autel.

Sainte Brigitte, vierge, patronne de l'Irlande, représentée : un livre dans la main, dans l'autre une boule surmontée d'une croix. Le jour de sa fête, 1er février, on bénissait des herbes, des grains et tout ce qui sert à la nourriture du bétail. On l'invoque dans les épidémies qui affligent les troupeaux.

Saint Wendelin, en tenue de berger : gibecière, houlette et chapeau mobile. De la maison royale d'Ecosse, il renonça au trône, à ses richesses, à sa patrie, pour mener aux environs de Trèves une vie de pénitence, d'abord comme ermite, ensuite comme berger. Il mourut abbé du monastère bénédictin de Tholey. Fêté le 20 octobre. Les travailleurs des champs l'ont choisi comme patron et l'invoquent en faveur des bêtes malades.

Ces deux dernières statues, débarrassées de multiples couches de peintures, sont logées dans la chapelle où est posée maintenant l'effigie de N.D. de Justemont. Les quatre statues ci-dessus ne paraissent pas remonter au delà du XVIII siècle.

Une Vierge à l'Enfant, du XIV siècle, qui a fait à Justemont durant des siècles et qui, depuis 1935, continue à faire, en l'église de Vitry, l'objet d'une grande vénération.

Le 15 août 1935, la statue rénovée fut solennellement intronisée dans la petite chapelle de l'église de Vitry sur Orne par un Prémontré, le R. P. François Petit de l'abbaye de Mondaye (Calvados) avec la participation des paroisses de la vallée de l'Orne et de la Fensch. Ce fut une journée triomphale qui fit date dans les annales de la région puisqu'elle marqua la reprise des anciens et célèbres pèlerinages interrompus depuis la Révolution.

d) La sacristie et la tour.

De la sacristie nous ne savons rien, sinon qu'il s'y trouvait plusieurs armoires contenant l'argenterie et les ornements précités.

Le clocher, dont nous ignorons également l'emplacement, supportait, en 1791, quatre cloches du poids global de 4786 livres. Leur son était tellement charmant qu'à la Révolution nous verrons la municipalité de Vitry les échanger contre les siennes.

e) La patronne de l'église.

Répétons-le ici, un des buts principaux de l'Ordre des Prémontrés était de rendre au Saint Sacrement un culte vraiment royal, rien ne devait être épargné pour rehausser la majesté des offices divins. En même temps que cette tendre et sûre dévotion à Jésus-Eucharistie, Saint Norbert en avait légué un autre à ses enfants : le culte filial de la Mère de Dieu. Quoi d'étonnant alors que la Sainte Vierge ait été choisie comme patronne principale de l'église, comme elle l'était du

couvent qui portait la Madonne dans ses armes. N'était ce surtout répondre à la volonté de la fondatrice qui, dans sa charte érective de 1124, cédait ses biens aux religieux prémontrés pour élever à Justemont une église en l'honneur de la Vierge ?

 

 LES LIEUX DE SEPULTURE.

 

Justemont possédait indubitablement, comme la plupart des abbayes plusieurs lieux de sépulture réservés soit aux religieux, soit à leurs insignes bienfaiteurs.

a) Lieu de sépulture des religieux.

Il va sans dire que les quelques abbés dont la mort ou l'inhumation sont signalés à Justemont, reçurent leur sépulture à l'intérieur de l'église abbatiale, voire dans la crypte.

Quant au cimetière des autres religieux, était-il contigu à l'église ou, comme le voudrait une certaine tradition, placé à l'extrémité du grand jardin, à

l'angle sud-ouest du haut mur ? Aucun vestige n'a pu nous guider pour en déterminer l'endroit, aucun document n'en parle.

Comme le séjour de la plupart des religieux au couvent était de courte durée, il est permis de conclure que peu y finirent leurs jours et que donc, du moins pour le XVIII siècle, les sépultures y étaient rares.

b) Lieu de sépulture des bienfaiteurs.

Si l'existence d'un cimetière conventuel, en dehors du sanctuaire n'est pas prouvée, nous sommes certains, par contre que plusieurs bienfaiteurs avaient élu lieu de sépulture à l'intérieur même du sanctuaire de l'abbaye, peut-être dans la crypte.

 

 LES DEPENDANCES IMMEDIATES.

 

1) Les deux pavillons d'entrée.

Deux pavillons, construits ou simplement restaurés à la même époque que l'abbatiale, servaient de double porte d'entrée au monastère, grâce à la disposition de leur base en forme d'arc à voûte surbaissée. Des anneaux de fer, scellés aux jambages, indiquent encore l'emplacement des battants.

a) Le pavillon nord.

Le pavillon s'appuyait d'un côté contre le mur du jardin de l'abbatiale, de l'autre contre le soutènement de la côte, surplombant le chemin qui va vers les terres et les bois de Justemont.

Il se composait de quatre chambres, de greniers audessus et d'une cave, le tout couvert d'ardoises. A côté, il y avait une petite écurie couverte de tuiles et un jardin avec arbres lieu-dit Au-dessus du Gay ou Guay. Il appartenait à la mense abbatiale et servait à y loger ses vignerons.

b) Le pavillon sud.

Le pavillon se trouvait, faisant face au premier, près de l'église et donnait accès sur le chemin des Nations qui rejoint la grande route Vitry-Budange-Uckange. Au-dessus du porche figure, sculpté dans la pierre, un curieux bas-relief, genre de cartouche.

Le corps de logis comprenait trois pièces d'appartement, une petite écurie et une chambre à four, le tout recouvert d'ardoises. Tout près était un petit jardin potager dit Au-dessus de la fontaine.

Ce pavillon faisait partie de la mense conventuelle qui y logeait également une famille de vignerons, devant faire en même temps office de concierge.

2) Le pressoir

Aux abords de leur maison, sur les côtes de Justemont et du Honnecque, ils cultivaient en propre de quinze à dix-huit jours de vignobles avec un rendement annuel de cent à cent cinquante hottes de vin.

Le pressurage des raisins de leur récolte et de celle de quelques particuliers, obligés à la banalité en qualité de censiers de la contrée dite des Gaillards se faisait dans l'enceinte même du monastère sur un pressoir à pierre et fardeau, commun aux deux menses, et logé dans un grand bâtiment avec de beaux greniers au-dessus.

Ce bâtiment se trouvait entre la maison conventuelle et la ferme, peut-être à l'endroit du restaurant actuel.

3) La ferme et ses terres.

Il est tout naturel de croire que les religieux prémontrés, une fois en possession de la côte de Justemont, ne tardèrent pas à édifier non loin des bâtiments réguliers, une maison de culture, afin de tirer profit des terres environnantes.

Cette ferme située au fond de la basse-cour, à proximité de la maison abbatiale, appartenait au XVII siècle exclusivement à la mense abbatiale, au XVIII siècle à la mense conventuelle pour une légère part. Elle comprenait, vers 1700, un corps de logis, ses aisances, ses dépendances et 60 à 70 journaux de terre arable par saison, le tout ainsi réparti : la grande crouée limitée par le grand chemin qui conduit de Justemont à la croix. La pièce de terre appelée les Corbiers au-dessus de la grande crouée, toutes les terres qui aboutissent au levant sur la herbe et au couchant sur le grand pré, deux pièces de terres sur la montagne limitée par le chemin de Judeville au couchant et le bois Rapailles au levant, une chènevière et le canton des Essarts.

A ces biens, tous situés sur les bans et finages de Justemont et de Beuvange, était jointe la quarte dans la totalité d'un pré, appelé le grand pré, sis sur le ban de Gandrange et donnant 4 chariots de foin environ ; de même deux prés de quatre fauchées et demie, l'un au ban de Rombas en Rodes, l'autre, le pré Blinquenne, au ban de Morlange, que les religieux, en 1701, avaient acquittés des deniers de leur mense, ce qui par la bulle de Séparation de 1615, leur donnait droit à 20 paires de quartes de grain et à 4 quartes de bois.

En outre, par un privilège particulier du Souverain, les biens et les terres de la ferme étaient déclarés francs de subvention et exempts de la dîme.

Dès la fin du XVII siècle, on voit que la métairie était laissé à un fermier.

4) Les jardins et les vergers.

Malgré son site à flanc de côteau, le couvent possédait deux vastes et plats jardins potagers, l'un dépendant de la mense conventuelle, la seconde de la mense abbatiale.

Le premier surnommé le grand jardin à cause de son étendue respectable environ 113 mètres sur 63 faisait suite à l'église et à la maison conventuelle vers le sud. Il est disposé en trois gradins d'inégale grandeur et agrémenté, à l'entrée à gauche, d'un vivier qu'alimente une fontaine qui prends sa source au-dessus, dans le jardinet du pavillon d'entrée.

Au fond du potager se trouvaient deux serres, l'une couverte d'ardoises, l'autre couverte en tuiles plates, là même où s'éleva, par la suite, une maison d'habitation construite, en 1822, par des nommés Charton, avec des pierres provenant des ruines du couvent. Habitée en 1824 par Nicolas Manal, cette nouvelle bâtisse est déjà en ruine.

Un mur majestueux dit le Haut Mur, solidement construit sur le versant de la colline et maintenu par des puissants contreforts, borde et soutient le terre-

plein en une large plate forme. Ce mur de soutènement, commencé au début du XVIII siècle, vers 1730, est en belles pierres de tailles provenant des carrières toutes proches. A certains endroits il mesure jusqu'à 10 mètres de haut.

A l'angle tourné vers Beuvange, on aperçoit encastré dans un contre fort, un bas-relief aux motifs eucharistiques suivants : un calice contre lequel est placé, debout une hostie de forme ovale et ornée d'une croix qui domine un monticule. De chaque côté du calice et de l'hostie, on croit distinguer des ailes d'anges adorateurs. Une réplique se trouve sculptée sur le tabernacle de l'autel de N.D. de Justemont à Vitry.

Le second jardin potager, de moindre dimension que le précédent, est situé derrière la maison abbatiale.

En 1750, il est dit qu'il a déjà coûté beaucoup pour le transport des terres prises au penchant de la montagne pour former ledit jardin qui est aplani, et le fermier s'en servira du fait de la commende, ce qui a été d'une dépense considérable.

Enfin, au couchant du couvent, les moines cultivaient encore un verger garni de très beaux arbres fruitiers ainsi qu'une chènevière y attenante d'environ six jours.

 

CONCLUSION.

Au lecteur de juger si l'historien improvisé que nous sommes a réussi à tirer de l'oubli une passionnante page d'histoire locale.

Et quelle sera notre conclusion ? Imiter les juifs de Jérusalem et faire du Haut Mur de Justemont, toujours majestueux malgré les tempêtes, notre Mur des Lamentations ?

Certes, oui, versons des larmes de regret sur les ruines de ce qui fut jadis une rayonnante oasis de ferventes prières et de féconde activité, mais, pleins de confiance, regardons l'avenir !

De l'église de Vitry sur Orne, où trône, depuis le 15 août 1935, l'antique statue de N.D. de Justemont, aux pieds de laquelle filialement et humblement je dépose les fruits de mes recherches, daigne la Vierge étendre sur nos familles, sur nos paroisses, sur notre vallée industrielle, sur notre Lorraine et sur toute la France sa puissante main tutélaire !

 

" Chez nous, en Lorraine, Nous vous aimons tous,

O Mère, soyez Reine, Chez nous, chez nous, Et dans la patrie, Tous auprès de vous, Nous serons, ô Marie, Chez nous, chez nous ".

Haut de page